Le blog de marseille5

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vendredi 5 février 2010

Suède. Le coup de massue libéral

La droite a impulsé un tournant libéral dans les années 1990. Revenue au pouvoir 
il y a trois ans, 
elle enfonce le clou 
concernant les écoles 
et la protection sociale. Les conséquences 
sont dramatiques 
pour les plus démunis.

Stockholm (Suède), envoyé spécial.

Qu’est-ce qui coûte le plus cher dans une école  ? Les bâtiments. L’entreprise Helianthus, qui a son siège à Varby, dans la
 banlieue sud de Stockholm, a inventé un nouveau concept  : l’école mobile. Une semaine sur deux, dans les maternelles que gère l’entreprise, en Suède et en Norvège, les classes montent dans un bus-école avec tables pour dessiner, matelas pour dormir, tableau pour enseigner, et toilettes. Un outil idéal pour partir en excursion au musée, en forêt, et faire des activités de plein air, défend l’entreprise. Et pour économiser de l’argent. « Dans l’école d’à côté, les locaux sont prévus pour 80 élèves, nous explique l’ancienne enseignante et inventrice du concept, Solveig Sunnebo. Grâce au bus, nous pouvons accueillir 22 élèves supplémentaires. »

En Suède, pays modèle de l’État providence, le Parti social-démocrate a géré le pays quasiment sans interruption depuis 1926. Le premier gouvernement de droite, entre 1991 et 1993, a impulsé un tournant libéral. Pour preuve, l’éducation. Celle-ci est devenue un marché comme un autre, par décision du gouvernement social-démocrate, à la fin des années 1990. Les communes sont tenues de financer les établissements privés en fonction de leur nombre d’élèves. Depuis 2006, Uppsala, ville située au nord de Stockholm, est passée à droite. De la même manière que quinze autres communes du royaume, la municipalité a instauré le principe du « droit de défier ». Si la municipalité gère un service public, une entreprise a la possibilité de se porter candidate à sa gestion. L’administration communale doit alors lancer un appel d’offres pour évaluer la demande. Au terme de l’évaluation sur le prix et la qualité, le service peut rester public, ou être délégué à une entreprise privée pour quelques années. C’est à Uppsala qu’Helianthus a demandé à remporter le marché d’une dizaine d’écoles maternelles. Un contrat qui rapporterait la coquette somme de 50 millions de couronnes (5 millions d’euros). « C’est la première fois que le “droit de défier” porte sur un marché aussi important », a appris un employé d’Helianthus qui décrit son entreprise comme l’un des « trois dragons » du marché des écoles maternelles.

Sten Widmalm n’entend pas se laisser faire. Deux de ses filles sont passées par la Höganas förskola (école maternelle publique). L’une d’elles y est encore. Il s’insurge contre cette procédure  : « Il est difficile de juger par avance de la qualité du service. » Aujourd’hui, les parents ont le choix entre public et privé. « Ce droit sera restreint demain, si Helianthus remporte le marché », estime-t-il. Cecilia von Otter est également parente d’élèves. « Ce qui m’ennuie, c’est qu’on ne considère pas comme un choix le fait que j’aie placé mes enfants dans un établissement public. » De plus, si privatisation il y a, « on ne sait pas si le personnel restera ou non ». Les deux parents apprécient l’équipe pédagogique. Et pour Sten Widmalm, il y a un risque concernant la qualité. Il cite un rapport de l’agence pour l’éducation, Skolverket  : « Dans les écoles maternelles privées, 11 % des employés à temps plein manquent de formation pour travailler avec des enfants, alors qu’ils ne sont que 4 % dans le public. » Selon ce même rapport, « 55 % des employés à temps plein des écoles maternelles publiques ont une formation pédagogique avancée ». Une part qui tombe à 43 % dans les écoles privées. Du côté d’Helianthus, on rassure  : il serait « stupide » que la municipalité n’oblige pas à la reprise du personnel enseignant  ; et on assure que les parents sont « demandeurs » d’activités en extérieur. Concernant la protection sociale, à partir du 1er janvier, 55 000 malades de longue durée basculeront de l’assurance santé vers l’assurance chômage. Cette mesure fait partie de la politique « d’activation » du nouveau gouvernement de droite, qui a remporté les élections de 2006. À savoir  : pousser chômeurs et malades sur le marché du travail. Après six mois d’arrêt pour longue maladie, quelqu’un devra chercher un autre emploi que celui qu’il occupait, en s’inscrivant à l’assurance chômage, tout en étant malade. Après six mois, il devra être disponible pour tout autre emploi sur le marché du travail suédois, y compris à qualification et rémunération inférieures. « Un malade perd ainsi le contact avec son employeur, nous traduit le journaliste indépendant Lennart Kjörling. Or, il est plus facile au sortir d’une maladie de retourner au travail dans un endroit que l’on connaît. »

La seule alternative pour rester en congé est d’avoir une allocation à vie, accordée uniquement en cas de maladie incurable. « En psychiatrie, il est difficile de soigner un malade en lui disant qu’il ne sera jamais guéri  ! » s’insurge Jenni Fjell. Avec quelques collègues, Jenni Fjell a lancé, en 2007, le réseau Resurs, pour informer sur les réformes des congés maladie. « L’assurance maladie ne fait plus confiance au diagnostic des médecins », estime-t-elle.

Le réseau a été rejoint cette année par des patients inquiets. Ils sont 800. Ulla Nihtinen est en arrêt maladie. Ella travaille depuis l’âge de dix-sept ans et a longtemps fait du sport. En 2000, elle subit une opération et est victime d’une erreur médicale. Depuis, elle souffre de carences en vitamines, sans que ce ne soit décelé. À l’automne 2003, sa tension monte, elle sombre dans la dépression, souffre de fatigue. Elle retourne au travail quelques mois, au printemps suivant, puis l’an dernier. Des expériences qui l’ont rendue encore plus malade. Ses médecins diagnostiquent des pertes de mémoire dues à des problèmes neurologiques. À cinquante-deux ans, elle n’est pas assurée d’avoir une pension de longue durée. Incapable de travailler, elle ne pourrait prétendre à l’assurance chômage. Son amie, Ann-Christin Johansson, a deux emplois en tant qu’orthophoniste. Depuis 2006, elle souffre de fibromyalgie. Une maladie qui lui cause de fortes douleurs musculaires et l’épuise. Elle ne peut travailler que 25 à 50 % du temps. Et pourtant, en février, son arrêt maladie s’arrêtera, et elle sera basculée vers l’assurance chômage et forcée de travailler à 100 %. « J’ai déjà deux emplois. Je n’ai pas besoin d’en chercher un autre. Cette situation me stresse, nous explique-t-elle. J’ai besoin de calme, leur politique est parfaite pour me rendre malade  ! » Inapte au travail à temps plein, cette femme, qui a quarante-deux ans et une fille à charge, pourrait se retrouver sans assurance chômage, et devrait réclamer l’aide sociale (une sorte de RMI), de moins de 500 euros quand on a un enfant. « Je ne sais pas comment je vais faire, s’inquiète-t-elle. Je ne vais quand même pas retourner vivre chez mon père de soixante-dix ans  ! J’ai une licence universitaire, c’est une honte que de pointer à l’aide sociale simplement parce que je suis malade  ! »

Mettre tout le monde au travail, coûte que coûte, est une constante gouvernementale, de droite comme de gauche. Cela permet au pays d’afficher un taux d’emploi parmi les plus élevés de l’Union européenne  : plus de 74 % l’an dernier. Mais c’est au prix de drames humains. La droite a restreint, en 2007, les conditions d’accès à l’assurance chômage. Derrière ces mesures, il y a l’éternel cliché que « quand on est indemnisé, on ne cherche pas de travail, analyse Lisa Rasmussen, du Parti de gauche (Vansterpartiet, parti postcommuniste). C’est faux  ! En 1999, on était indemnisé à 100 % et il n’y avait que 1 % de chômeurs ». En Suède, les syndicats gèrent l’assurance chômage. « L’idée est que les salariés rémunèrent à un bon niveau les chômeurs afin que ceux-ci ne fassent pas baisser les salaires. » C’est pourquoi le gouvernement de Fredrik Reinfeldt a fait passer de 80 % à 65 % l’indemnisation après trois cents jours sans emploi. En outre, le gouvernement a fait augmenter la cotisation que le salarié doit verser à l’assurance chômage. Une cotisation différente selon le risque de se trouver au chômage. Un professeur d’université paie moins qu’un employé de la restauration. Résultat, 500 000 personnes, plus de 10 % des salariés, et de nombreux jeunes ont quitté le système d’assurance chômage et les syndicats. La part des chômeurs non indemnisés augmente depuis 2007. Ces derniers doivent pointer à l’aide sociale, gérée par les municipalités. Et ce dans un contexte où le taux de chômage est passé de 6 % à 9,4 % en un an, l’un des plus hauts d’Europe de l’Ouest. Malgré les attaques, le modèle social reste fort. « Notre syndicat a perdu 20 à 25 % de ses membres », explique Ulrika Vedin, des travailleurs du commerce de la centrale LO. Mais l’organisation « réclamera 2,5 à 3,5 % d’augmentation de salaire », lors des négociations salariales nationales de printemps. « Nous réclamons en général une hausse correspondant à l’inflation et aux gains de productivité dans toute l’économie, et ce pour toutes les branches, afin de réduire les écarts de salaires », poursuit-elle. Ce mode de négociation a permis une augmentation des salaires réels de 40 % entre 1992 et 2002, les portant à l’un des niveaux les plus élevés au monde. Un niveau qui explique pourquoi le modèle suédois résiste, malgré les attaques.

En détruisant les assurances chômage et maladie, l’État se défausse sur les collectivités locales, qui gèrent l’aide sociale. Le dernier recours pour les plus démunis. À Botkyrka, commune sociale-démocrate, « nous résistons et nous n’avons pas prévu de couper dans les budgets sociaux cette année, ni l’année prochaine », se réjouit le chef du groupe du Parti de gauche, Mats Einarsson. Et en 2011  ? « Ce sera plus dur, il nous faut un nouveau gouvernement  ! »

Gaël De Santis

lundi 18 janvier 2010

Ensemble pour des régions à gauche, solidaires, écologistes et citoyennes

L'ampleur de la crise écologique et la gravité de ses conséquences sur les sociétés humaines sont manifestes. Les exigences autour de l'environnement sont rentrées dans le débat politique et citoyen sur toute la planète. Il s'agit aujourd'hui de soutenir un modèle de développement qui respecte à la fois la justice sociale et l’environnement.

Le mirage du « capitalisme vert », comme le gouvernement Sarkozy essaye de nous l’imposer, n'est pas une solution à la crise écologique.

Le capitalisme n'est pas écolo-compatible. Il recherche le profit financier maximum dans un temps minimum, et suit sa logique de prédation des ressources naturelles, et du travail des salariés, au coût le plus faible. Inégalités sociales et environnementales vont de pair.

Après l’échec de la taxe carbone, injuste car pénalisant les plus modestes sans toucher aux rouages du capitalisme, il est grand temps d'ouvrir le débat écologique en posant la question du système de production et de promouvoir un modèle de développement qui soit à la fois durable pour notre planète, et émancipateur pour les personnes.

Les prochaines élections régionales seront une occasion de construire des majorités solidement ancrée à gauche, porteuses de transformation sociale et écologique. On ne pourra pas répondre aux défis écologiques tant que l'on ne portera pas des projets alternatifs à la logique du système en crise.

C'est l'ambition du Front de Gauche (PCF, PG, GU) pour les prochaines élections régionales !

Dans les transports, il faut un virage écologique : les transports publics doivent être développés, rendus accessibles à tous. Nous proposons ainsi la gratuité pour les TER, qui est juste à la fois pour le pouvoir d'achat et l'écologie. Mais nous devrons aussi améliorer l’intermodalité, proposer des parkings urbains, proches des gares et des centres villes, et encourager le trafic piéton et à vélo …

L'énergie doit être considérée comme un bien commun à l'humanité et non comme une marchandise. Après l'incapacité manifeste des grandes puissances à limiter leurs émissions de gaz à effet de serre lors du sommet de Copenhague, les peuples doivent imposer une autre dynamique. Sur nos régions, nous portons l'exigence de développement des énergies renouvelables et la définition d'un droit à l'énergie pour tous.

Dans le cadre de ses compétences en matière d’aménagement du territoire, la Région peut aussi contribuer à faire évoluer les espaces urbains et améliorer notre qualité environnementale. Cet aménagement doit être capable de maîtriser l’étalement urbain résidentiel et de préserver des zones agricoles et naturelles, et de favoriser la relocalisation de l’économie.

L’eau est aussi un sujet clé : une région à gauche sera un atout en 2012 pour exiger la remunicipalisation de l’eau à Marseille et ailleurs.

Nous vous invitons au lancement de la campagne du Front de Gauche sur Marseille 4/5

Quels enjeux écologiques pour la Région … et au-delà ? Jeudi 21 janvier, 18h30, 88 Bd Chave, Marseille 5ème

Ensemble pour des régions à gauche, solidaires, écologistes et citoyennes !

dimanche 6 décembre 2009

L'effet d'aubaine du crédit Impot-Recherche

Cet instrument fiscal présenté comme l’arme qui permettra à la France de devenir un leader de la recherche mondiale et de préserver son industrie ne remplit pas son objectif.

Depuis le 1er janvier 2008, quel pays vous offre 50 millions d’euros si vous en investissez 100 dans la recherche & développement (R&D)  ? La France  ! Partant du principe que le système institutionnel ne fournirait pas les incitations nécessaires, le gouvernement a modifié le système d’incitations en triplant, par exemple, le crédit impôt recherche, qui a pour objectif d’accroître l’investissement en recherche et développement des entreprises françaises, en abaissant son coût. Mais loin de créer une véritable coopération entre les entreprises, il renforce la concurrence.

En 2006, dernières données disponibles, l’effort de recherche s’établit à 2,10 %, en France, au-dessus de la moyenne de l’Union européenne à vingt-sept (1,76 %), mais en dessous de celle de l’OCDE. Notre pays est devancé par le Japon (3,32 %), les États-Unis (2,62 %) ou l’Allemagne (2,53 %). Il est encore loin des 3 % ambitionnés à Lisbonne pour 2010. En France, l’effort de recherche est particulièrement fourni par le secteur public, dans la mesure où la recherche publique y intervient dans des domaines spécifiques  : défense, énergie nucléaire, espace et aéronautique. Alors que la recherche privée représente à peine plus de la moitié du total des dépenses, soit environ 1,2 % du PIB. Une contribution nettement inférieure à celle des pays les plus innovants, pour lesquels les entreprises apportent les deux tiers de la dépense.

Plusieurs rapports dressent un bilan peu glorieux du crédit d’impôt recherche (CIR) qui pèse 4 milliards d’euros. Un rapport d’information, déposé le 2 juillet à la présidence de l’Assemblée nationale par le député UMP Gilles Carrez, considère que « le coût du crédit d’impôt est directement lié aux évolutions législatives du dispositif » et non à une augmentation de l’effort de recherche des entreprises. En effet, depuis janvier 2008, le calcul ne se fait plus sur la croissance des dépenses de recherche, mais sur leur niveau en volume. Si bien que les firmes de très grande taille bénéficient davantage du CIR, en proportion et en volume, que les PME. Pire, le rapport indique que « c’est le secteur des services qui, avec 1 174 millions d’euros en 2007, représente près des deux tiers des créances, en particulier les entreprises de services bancaires et d’assurance qui sont celles qui ont le plus bénéficié du CIR ».

Autrement dit, un secteur a priori peu innovant et qui a privilégié une innovation financière scandaleuse. À l’instar des fameuses subprimes, crédit hypothécaire, ou des rachats d’entreprises par des fonds d’investissement spéculatif.

Clotilde Mathieu

mercredi 14 octobre 2009

L'armée du crime

Lu en épilogue de "L'armée du crime" de R. Guediguian

Dernière Lettre de Missak Manouchian



Ma Chère Mélinée, ma petite orpheline bien-aimée,

Dans quelques heures, je ne serai plus de ce monde. Nous allons être fusillés cet après-midi à 15 heures. Cela m'arrive comme un accident dans ma vie, je n'y crois pas mais pourtant je sais que je ne te verrai plus jamais.

Que puis-je t'écrire ? Tout est confus en moi et bien clair en même temps.

Je m'étais engagé dans l'Armée de Libération en soldat volontaire et je meurs à deux doigts de la Victoire et du but. Bonheur à ceux qui vont nous survivre et goûter la douceur de la Liberté et de la Paix de demain. Je suis sûr que le peuple français et tous les combattants de la Liberté sauront honorer notre mémoire dignement. Au moment de mourir, je proclame que je n'ai aucune haine contre le peuple allemand et contre qui que ce soit, chacun aura ce qu'il méritera comme châtiment et comme récompense. Le peuple allemand et tous les autres peuples vivront en paix et en fraternité après la guerre qui ne durera plus longtemps. Bonheur à tous... J'ai un regret profond de ne t'avoir pas rendue heureuse, j'aurais bien voulu avoir un enfant de toi, comme tu le voulais toujours. Je te prie donc de te marier après la guerre, sans faute, et d'avoir un enfant pour mon bonheur, et pour accomplir ma dernière volonté, marie-toi avec quelqu'un qui puisse te rendre heureuse. Tous mes biens et toutes mes affaires je les lègue à toi à ta sœur et à mes neveux. Après la guerre tu pourras faire valoir ton droit de pension de guerre en tant que ma femme, car je meurs en soldat régulier de l'armée française de la libération.

Avec l'aide des amis qui voudront bien m'honorer, tu feras éditer mes poèmes et mes écrits qui valent d'être lus. Tu apporteras mes souvenirs si possible à mes parents en Arménie. Je mourrai avec mes 23 camarades tout à l'heure avec le courage et la sérénité d'un homme qui a la conscience bien tranquille, car personnellement, je n'ai fait de mal à personne et si je l'ai fait, je l'ai fait sans haine. Aujourd'hui, il y a du soleil. C'est en regardant le soleil et la belle nature que j'ai tant aimée que je dirai adieu à la vie et à vous tous, ma bien chère femme et mes bien chers amis. Je pardonne à tous ceux qui m'ont fait du mal ou qui ont voulu me faire du mal sauf à celui qui nous a trahis pour racheter sa peau et ceux qui nous ont vendus. Je t'embrasse bien fort ainsi que ta sœur et tous les amis qui me connaissent de loin ou de près, je vous serre tous sur mon cœur. Adieu. Ton ami, ton camarade, ton mari.

Manouchian Michel.

mardi 29 septembre 2009

La révolution de la "juste mesure", par Caroline Fourest

Le prérapport Stiglitz mérite d'être salué à sa "juste mesure ", c'est-à-dire avec enthousiasme. Une autre mesure de la performance économique permet d'espérer un autre monde, où la productivité et le produit intérieur brut ne seront plus l'alpha et l'oméga du modèle à suivre, mais une donnée parmi d'autres : la qualité de vie, les services publics, l'impact sur l'environnement, les critères sociaux... Cette révision, des économistes progressistes la rêvent depuis des décennies.

En 1990, le Programme des Nations unies pour le développement adopte l'"indice pour le développement humain", qui intègre le niveau de vie, de santé et d'éducation. D'après ce classement, les Etats-Unis ne sont plus en tête mais en quinzième place. L'Islande et la Norvège deviennent des modèles à suivre. La révolution de la mesure est en marche... Mais il manque encore une prise de conscience mondiale : la crise financière.

Personne ne la soupçonne lorsque Nicolas Sarkozy annonce vouloir réunir la crème des économistes d'avant-garde pour réfléchir à la mesure de la performance économique, en janvier 2008. La crise va donner une tout autre ampleur à cette initiative. Nicolas Sarkozy parle de "révolution", promet d'en finir avec la "religion du chiffre", s'engage à mettre les conclusions de ces économistes au programme de "toutes les organisations internationales". Il propose à ses partenaires européens de "donner l'exemple". C'est là que le test commence. Car un homme se dresse sur le chemin de cette belle ambition... le président français.

Comme Nicolas Sarkozy, le président français a une passion pour les statistiques, mais quantitatives et au service de la productivité : "Travailler plus pour gagner plus." Ministre de l'intérieur, il supprime la police de proximité : pas assez rentable du point de vue du "taux d'élucidation des affaires". Incités par des primes au "résultat", les policiers multiplient les affaires faciles (contrôles d'identité, arrestations de prostituées...) au détriment d'enquêtes longues, sans résultat immédiat. Bilan ? La tension entre jeunes et policiers augmente, et le "taux de violence sur les personnes" s'envole.

Devenu président, le même homme fixe un objectif chiffré en matière de reconduits à la frontière, sans tenir compte de la réalité, ni du cas par cas. Moralité, son ministre de l'intérieur, Brice Hortefeux, ne pense plus à l'intégration qu'en termes de chiffres : un seul militant UMP mangeur de porc et buveur de bière par région ! Au- delà, c'est un "problème"... Les ministres sont censés être notés. Mais la statistique ne doit pas "intégrer" les bons critères, car le ministre de l'intérieur est toujours bien coté.

En matière de santé publique, le président français a voulu noter et récompenser les hôpitaux en fonction de leur taux de mortalité... Ce qui incite à se méfier des patients un peu trop mourants. Dans la recherche, il faut remplir son quota de publications, au lieu de chercher. Les services publics sont en voie d'être privatisés ou affaiblis par des suppressions de postes massives. Encore un objectif chiffré. Grâce à de nouvelles méthodes managériales fondées sur le rendement, on "travaille plus pour se suicider plus" à France Télécom...

L'Appel des appels, un collectif réunissant les professionnels de tous ces secteurs, supplie d'arrêter cette vision chiffrée, qui conduit à la "destruction volontaire et systématique de tout ce qui tisse le lien social". De fait, le bilan est sans appel. La France régresse au classement fondé sur l'indice de développement humain.

"Nous avons construit une religion du chiffre. Nous nous y sommes enfermés. Nous commençons à percevoir l'énormité des conséquences de cet enfermement" : cette phrase n'émane pas de l'Appel des appels. Elle a été prononcée par Nicolas Sarkozy au moment du prérapport Stiglitz, au sujet de la crise financière...

Si cet homme parvient à convaincre le président français, alors oui, un autre monde est possible. Caroline Fourest

lundi 21 septembre 2009

« Il n’y a pas de fatalité dans le suicide au travail ! »

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Entretien . Alors que les directions d’entreprise persistent à ne voir que des drames individuels, le psychiatre Christophe Dejours souligne le rôle délétère des organisations du travail qui ont déstructuré le « vivre ensemble ».

Comment en vient-on à tolérer l’intolérable, le sort des chômeurs, des nouveaux pauvres, mais aussi des conditions de travail qui mettent en danger notre santé mentale ? s’interrogeait déjà il y a dix ans Christophe Dejours dans un livre, Souffrance en France, qui fit événement. Aujourd’hui, le psychiatre, spécialiste du travail, creuse le sillon en publiant, avec Florence Bègue, un ouvrage consacré à la question du suicide et du travail (1). Analyse des causes, qui nous mène au coeur des transformations du travail, mises en oeuvre au nom d’une « doctrine de gestion » conçue pour accroître les profits, et qui ont « déstructuré le vivre ensemble ». Mais aussi, et surtout, proposition d’une approche, de principes d’action pour enrayer le fléau. Tant il est vrai, comme le clame Christophe Dejours dans l’entretien qu’il nous a accordé, qu’ « il n’y a pas de fatalité dans le suicide au travail ».

Les suicides au travail défrayent la chronique depuis quelques années. S’agit-il vraiment d’un phénomène nouveau ?

Christophe Dejours. C’est un phénomène qui n’existait pas, à ma connaissance, sauf dans un milieu particulier, l’agriculture, qui est à la fois lieu de travail et lieu de vie. Les salariés agricoles étaient la catégorie socioprofessionnelle la plus touchée par le suicide. C’est d’ailleurs intéressant parce que l’une des raisons pour lesquelles les salariés agricoles se suicidaient, c’était l’isolement. Or, c’est le même problème qu’on retrouve aujourd’hui dans les autres sphères de l’activité productive : la solitude.

Ces suicides au travail sont apparus à la fin des années 1990, et depuis ils sont en augmentation, semble-t-il, assez continue. Certes, le travail pouvait être en cause par le passé dans l’apparition d’un certain nombre de suicides. Mais ils ne se passaient jamais sur le lieu de travail. Quand quelqu’un va se pendre dans la forêt, commence une argumentation compliquée sur les raisons qui l’ont conduit au suicide. En revanche, quand quelqu’un va se suicider sur son lieu de travail, il n’y a plus de discussion possible : c’est évident que le travail est en cause. D’autre part, il y a des gens qui, comme le salarié de France Télécom qui s’est donné la mort à Marseille, laissent des lettres, disant clairement que ce n’est pas la peine d’aller chercher la moindre cause de leur geste ailleurs que dans le travail.

C’est d’autant plus véridique que c’est quelqu’un qui vient de bénéficier d’une augmentation. On voit bien qu’on n’est pas dans une configuration psychologique attendue quand on est psychiatre : quelqu’un qui présente depuis longtemps des symptômes annonçant une personnalité fragile, une vulnérabilité, une prédisposition à la dépression, qui serait déjà un bras cassé, qui ne marcherait pas bien dans son travail. On a des suicides chez des gens qui ne correspondent pas du tout à ce profil, sont très appréciés dans leur travail, et qui, par ailleurs, n’ont pas particulièrement de problèmes dans leur espace privé, des gens plutôt bien entourés socialement, avec une famille qui fonctionne bien. Mais si on analyse les choses plus en détail, on se rend compte qu’à chaque fois que ces choses arrivent, la personne qui se suicide est dans une relation de fondamentale solitude sur le lieu de travail.

On est frappé aujourd’hui par la vague de suicides chez France Télécom. Toutefois, pour vous, ce n’est pas le nombre qui compte, un seul suicide dans une entreprise révèle une situation alarmante.

Christophe Dejours. Une seule mort, c’est déjà une tragédie du point de vue du fonctionnement de l’entreprise. Les suicides ne survenaient pas autrefois sur le lieu de travail. Quand un suicide de ce type se produit, c’est que quelque chose a changé. Ce que cela révèle, cune déstructuration en profondeur de tout le tissu social du travail, tout le vivre ensemble dans le travail, sous la forme de l’attention à l’autre, le respect de l’autre, la camaraderie. Les gens sont très nombreux quelquefois, y compris sur un plateau clientèle, dans des open spaces, et en même temps, chacun est seul. Quand quelqu’un commence à présenter des signes de souffrance, de dépression, de tristesse, d’irritabilité, personne ne bouge. Autrefois, vous ne laissiez pas, dans un collectif de travail, un collègue s’enfoncer sans intervenir au bout de deux ou trois jours : « Qu’est-ce qui se passe ? » Il y avait des solidarités très fortes. Les gens se regardaient, se parlaient. La prévention du suicide était faite par tout le monde, les copains, les collègues. Le vivre ensemble, c’est une prévention du suicide. La solitude est un élément déterminant du suicide sur le lieu de travail.

Quand quelqu’un est pris tout à coup sous le feu d’un harcèlement, de quelqu’un qui commet contre lui des actes manifestement injustes, des discriminations, qui le place dans les postes les plus difficiles, cela n’a rien de nouveau dans le monde du travail. En revanche, ce qui est neuf, c’est que, lorsque vous êtes pris comme cible d’un tel comportement, personne ne bouge. À ce moment-là, vous faites l’expérience de la trahison du collectif. Ce n’est pas une simple solitude, c’est une trahison.

Vous insistez sur l’importance de ne pas laisser classer sans suite un suicide au travail.

Christophe Dejours. Si on ne fait rien à la suite d’un suicide, qu’on se contente de faire faire les constats nécessaires par la police, et qu’on reprend le travail sans pouvoir en faire quelque chose, on entérine le suicide comme un événement banal. Le message que laisse le mort, c’est que la mort fait maintenant partie des risques normaux du travail. Du coup, ça dégrade l’état psychique des gens, ils ont peur, ça aggrave le repli sur soi, la solitude, et donc le risque de suicide.

Le geste suicidaire est souvent perçu comme résultant d’un ensemble de facteurs mêlant vie privée, vie professionnelle. Les directions d’entreprise appuient en ce sens, en qualifiant les suicides de drames individuels. Pour vous, cependant, on peut affirmer que ce qui se passe dans la sphère du travail peut être déterminant ?

Christophe Dejours. Il y a une véritable difficulté, en général, à dire de façon pertinente, après investigation : il y a une cause unique au suicide. Mais dire que c’est plurifactoriel, c’est une manière de botter en touche. En fait, il y a un chemin causal. Une conjugaison d’éléments qui s’alignent les uns avec les autres selon une logique qui, finalement, conduit au suicide. C’est important de comprendre cette logique car c’est ce qui va nous permettre d’agir rationnellement. Il y a des cas où, indiscutablement, le rapport au travail est en cause. Mais il est vrai qu’en regardant ce qui se passe dans la vie privée, on va parfois voir que la situation familiale est en crise depuis un certain temps. Je peux alors vous montrer, pièces à l’appui, que c’est à cause du travail, des difficultés qu’a un agent à tenir les contraintes de travail, qui intoxiquent la sphère domestique, contaminent les relations avec le conjoint, les enfants.

Un rapport au travail détestable finit par dégrader la vie familiale. Votre fonctionnement psychique au travail, vous l’emportez chez vous. Il y a une colonisation de la vie privée, jusque dans l’intimité, par le travail. L’inverse est vrai : si, pour une raison ou une autre, vous avez de gros soucis familiaux, ça a souvent des retentissements sur le travail. Il n’y a pas d’indépendance psychologique entre travail et hors travail. C’est pourquoi l’idée de la multifactorialité, si elle est pratique, est fausse. Il s’agit donc de reconstituer le chemin causal. Et on peut alors dire qu’en modifiant le rapport au travail, on désamorce le risque de suicide. C’est ce que nous montrons dans le livre que nous publions avec Florence Bègue, à partir d’une intervention dans une entreprise après suicides : lorsqu’on modifie l’organisation du travail selon un certain nombre de principes, curieusement, les gens vont beaucoup mieux.

Les organisations du travail jouent, selon vous, un rôle essentiel dans la dégradation de la santé mentale. Vous mettez en cause tout particulièrement l’évaluation individuelle des salariés. En quoi est-ce dangereux ?

Christophe Dejours. L’élément principal dans les transformations de l’organisation, c’est l’introduction des méthodes d’évaluation individualisée, fondées prétendument sur des bases scientifiques, qui passeraient par une mesure quantitative et objective des performances. Ces méthodes mettent en concurrence les individus entre eux. Si, à l’évaluation, vous ajoutez des sanctions, ne serait-ce qu’une prime, en quelque temps, les gens commencent à avoir des conduites qui cassent le vivre ensemble : concurrence déloyale, coups bas, tuyaux pourris, dénonciation du voisin. Si, en plus, vous faites peser la menace sur l’emploi, en disant qu’en fonction de l’évaluation, à la prochaine charrette de licenciements, les moins bien notés partiront, là, c’est sans pitié. L’évaluation individualisée monte les gens les uns contre les autres, elle ne fait pas l’émulation. C’est en réalité un management par la menace. Du coup, les gens ont peur, la méfiance fait son entrée, la déloyauté remplace la loyauté… Le monde du travail est déstructuré en profondeur. En plus, cette méthode est fausse : on ne peut pas évaluer objectivement, quantitativement, le travail.

Une deuxième cause joue un rôle : la qualité totale. C’est aussi un concept faux. Les sciences du travail montrent que le travail ne se présente jamais comme prévu, il y a toujours des imprévus, des incidents, des anomalies, des pannes. La qualité totale, c’est un idéal, ça n’existe pas. Donc si vous décrétez la qualité totale, c’est un déni de la réalité. Le résultat : les gens sont obligés de mentir, de ne pas expliquer ce qui ne marche pas. Ils sont amenés à participer à des conduites que, moralement, ils réprouvent. Du coup, ils portent atteinte à l’idée qu’ils se font d’eux-mêmes. C’est ce que j’appelle la souffrance éthique. Cette souffrance éthique dans le travail est massive. Dans plein d’endroits, les gens font des choses qu’ils désapprouvent.

Comment jugez-vous les réactions des entreprises qui, face aux suicides, mettent en place des cellules d’écoute, des moyens de « gérer son stress », de relaxation ?

Christophe Dejours. C’est un traitement symptomatique. Elles essaient d’abraser ce qui est le plus visible, le moins décoratif pour l’entreprise. Alors qu’il s’agit d’aller au traitement étiologique : l’analyse du chemin causal, pour avoir une action rationnelle sur l’enchaînement conduisant les gens à se suicider.

Il est essentiel, après un suicide au travail, que les salariés prennent la parole, dites-vous. Pourquoi ?

Christophe Dejours. C’est à partir de l’expérience que les uns et les autres ont du travail qu’on va pouvoir comprendre quelque chose sur ce qui a conduit au geste suicidaire d’un collègue. Pour avoir accès à cette expérience, on ne peut faire autrement que passer par la parole. Mais il ne s’agit pas d’une espèce de catharsis, où les gens parlent, et voilà, ça va mieux. Il s’agit de mettre en place un espace de délibération sur la question du travail qui permet de comprendre ce qui ne va pas dans le travail et débouche sur la possibilité de le transformer. Le simple fait de s’engager dans ce processus modifie le rapport : on reprend la main sur les événements. C’est pour cela que c’est, de fait, non seulement efficace, mais thérapeutique. Il n’y a pas de fatalité dans le suicide au travail. Nous pouvons transformer le travail, ça dépend de nous, et aussi, évidemment, de la façon dont la direction de l’entreprise est partie prenante. Ça dépend également des politiques publiques. Or, aujourd’hui, elles ne soutiennent pas cette démarche-là, alors même qu’elle a été proposée, il y a plusieurs années, dans le rapport dont j’étais responsable, au chapitre « violences et santé ».

Précisément, que devraient apporter ces politiques publiques selon vous ?

Christophe Dejours. Il y a déjà un dispositif législatif non négligeable, en particulier sur les CHSCT, l’inspection du travail. Il est souvent violé. On pourrait redonner à l’inspecteur du travail l’autorité qui lui revient, et surtout, aider par des mesures incitatives la formation des délégués des CHSCT pour développer les compétences dans le domaine de la santé mentale. On n’était pas tellement porté, dans l’activité syndicale, à s’occuper de la santé mentale. La tradition, c’était la santé du corps.

Le droit du travail a été conçu essentiellement pour protéger la santé physique des salariés, contre les accidents, les maladies professionnelles. Il est clair qu’aujourd’hui, avec l’apparition massive des problèmes de psychopathologie, le droit doit évoluer. Il n’y a qu’une loi sur le harcèlement moral au travail, c’est très insuffisant.

Au-delà de l’action dans l’entreprise, du droit à faire évoluer, vous estimez que nous sommes devant un défi intellectuel : repenser le travail.

Christophe Dejours. On a bradé la question du travail, avec un volontarisme extrêmement puissant, depuis quinze-vingt ans, en disant que les sciences du travail, c’était fini ; le travail, une valeur en voie de disparition ;que ce qui compte, c’est la gestion. Ce tournant gestionnaire, qui a des effets sociaux, politiques, majeurs, a été porté par les politiques, mais pas seulement. Les penseurs, les chercheurs ont basculé en faveur de la thèse de la fin du travail. Le travail, en général, c’est le bas de gamme. Si vous faites de la médecine, alors la médecine cardiaque, la chirurgie, la génétique, c’est chic ; si vous faites de la médecine du travail, vous êtes en rez-de-chaussée. Si vous faites de la psychologie, ah ! psychologue de la sexualité, de l’enfance, c’est très bien ; mais le psychologue du travail est au rez-de-chaussée… Tout est comme ça. Il y a vraiment un mouvement social massif, ancien, de disqualification du travail. Le problème, c’est de le réhabiliter. Il y a eu une période après-guerre où le travail était vraiment en discussion, c’est le moment où on a introduit les CHSCT, la Sécurité sociale, la médecine du travail. Il faut rendre justice à cette époque-là. Aujourd’hui, il faut reprendre cette question-là.

(1) Suicide et travail : que faire ? éditions PUF, 2009, 129 pages, 12 euros.

Entretien réalisé par Yves Housson in l'Humanité

lundi 14 septembre 2009

Humeur de rentrée

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Comme chaque rentrée sous présidence sarkozyste, on ne peut qu'être dépité par la gestion des affaires publiques. Mais avant de rentrer dans les détails, un bref retour sur le contexte mérite le détour.

Il y a un an éclatait la dernière crise financière mondiale. Un an après, un an après des millions de licenciements de part le monde, un an après des plans de sauvetage faramineux où les états ont réussi à débloquer plusieurs milliers de milliards de dollars en quelques mois pour sauver les institutions financières, un an après les déclarations des fanfarons sur la réforme du capitalisme, on peut dire que rien n'a changé structurellement. Les actionnaires peuvent dormir tranquilles, les bénéfices du CAC 40 pourraient atteindre 60 milliards d'€. Car la logique même qui a conduit à la crise, l'accumulation de capital, est intouchée. L'inflation financière permise par un déséquilibre croissant entre les salaires et la finance, continue de plus belle avec les injections massives de capitaux sans conditions. Les polémiques entretenues sur les bonus et sur les paradis fiscaux, pour salutaires qu'elles sont, ne permettent pas de cibler le problème de l'accumulation du capital dans le capitalisme. Mais ce qui est troublant est que cette crise dure. Elle dure très longtemps. Les premiers manifestations de la crise ont éclaté en 1973, mais elle n'arrive pas à se résorber. Depuis 2000, nous avons vécu la crise asiatique, russe, internet, en amérique latine, et maintenant la crise des subprimes. Nous vivons constamment la crise écologique. Le capitalisme est dans une impasse et il peine à trouver une nouvelle parade pour s'adapter à ses contradictions. La révolution informationnelle qui était envisagée comme sortie de crise semble même accroître les contradictions du système. Cela renforce notre conviction et notre détermination à imaginer un dépassement de ce système de production qui est à l'économie ce que la monarchie est à la politique. Dépasser le capitalisme, c'est oser dire qu'aujourd'hui, les financiers dont le métier est la gestion du risque lié à la fluidité de l'argent sont manifestement incapables de remplir leur mission dans le cadre du marché. Il s'agit aujourd'hui de mettre en débat la création d'un vrai service public de la finance, en passant notamment par la nationalisation des grandes banques. Il s'agit aujourd'hui de mettre en débat la conditionnalité du crédit sur des critères sociaux et environnementaux, par exemple en prenant appui sur des fonds régionaux. Il s'agit aujourd'hui de parler de démocratie dans l'économie, pour réaliser dans ce champ de l'activité humaine la même révolution que celle de 1789 en politique. Des alternatives existent et foisonnent, mais elles restent en sourdine dans l'ère médiatique. Il est de notre devoir de nous en emparer et de les mettre en débat.

D'autant plus qu'une deuxième crise moins visible situe aussi le contexte de cette rentrée. Je pense ici à la crise que vie la démocratie en ce moment. L'année dernière, le congrès s'est permis de voter la constitution européenne contre l'avis du peuple. Résultat, nous avons eu le record d'abstention cette année. La politique devient de plus en plus un spectacle où le débat citoyen fait place au combat d'ego à coup de médias amis interposés. Forte abstention, désintérêt, politique-spectacle, personnalisation des enjeux. Dans ce lit là, la social-démocratie est incapable d'être une force porteuse d'espoir. De partout en Europe. Alors même que la crise économique montre l'absurdité des thèses des néo-libéraux qui fabriquent les programmes de la droite, alors même que le contexte historique devrait pousser les citoyens à réclamer d'autres mesures, on constate l'inverse, un repli sur le connu. La gauche dans son ensemble, et la social-démocratie en particulier, sont incapables de porter l'espoir du changement. Avec comme conséquence, au mieux, un désintérêt de la chose publique et au pire, un retour des idées xénophobes et fascistes.

Dans ce contexte là donc, la droite amie du capital en profite pour remettre en cause les droits des salariés pour assurer les ceux du capital. On peut remarquer que dans tous les débats de la rentrée, on parle de taxer les travailleurs, mais sans toucher au détenteur du capital. C'est vrai pour la taxe carbone. Seuls les naïfs peuvent croire que l'intention est écologique. Mise en parallèle avec la suppression de la taxe professionnelle sur les entreprises, on comprend que la taxe carbone permet de transférer sur les travailleurs la fiscalité du capital. Et puis, le gouvernement parle d'augmenter le forfait hospitalier, d'augmenter de l'âge de départ à la retraite en annulant certains avantages pour les femmes. Il supprime des postes dans l'éducation nationale, privatise la Poste, nous pousse à travailler le dimanche, et il a fait passer cet été une loi permettant de licencier les fonctionnaires. Beaucoup de cadeaux aux salariés donc. Pendant ce temps là, les entreprises verront annulée la taxe professionnelle, seront exemptes de la taxe carbone pour souci de compétitivité, et le bouclier fiscal continuera cette année à reverser 80 000€ aux 3000 ménages les plus chanceux. On voit qu'il y a deux discours, l'un pour les salariés, l'autre pour le capital.

Et puis, histoire que la population ne sache plus quel sera la prochaine attaque, le gouvernement attaque aussi tous azimuts sur nos libertés. Il prévoit ainsi de réformer les institutions en déssaisissant les élus locaux de leur pouvoir au profit du pouvoir centralisé, et au passage en redécoupant les circonscriptions en faveur de la droite. Il prévoit aussi de réformer la justice en supprimant le juge d'instruction et en oubliant l'indépendance du parquet, permettant un réel contrôle d'un des rares contre-pouvoir par le pouvoir sarkozyste. Il est vrai qu'un autre contre-pouvoir, les médias, voient leurs présidents directement nommés par le président-roi, la logique est complète. Enfin, la loi Hadopi, vient marquer une volonté de la part des prétendus libéraux de contrôler ce nouvel espace de liberté que constitue le monde numérique.

La situation du moment ne permet donc probablement pas d'avoir beaucoup de satisfactions. D'autant que la teneur des débats politiciens est affligeante de vide. La droite obéit à son duce, mettant en veilleuse sa réflexion individuelle. Le centre est occupé par un homme à l'égo débordant. Et la gauche n'arrive pas à avoir une ligne claire. Les sociaux-libéraux, repris par le Modem, plaident maintenant ouvertement pour des alliances entre une partie de la gauche et le parti du Modem de droite, dont le seul dénominateur commun est l'anti-sarkozysme. Déjà, le débat sur les courses à l'ego a repris en vue des présidentielles de 2012, en oubliant au passage les régionales de 2010. Et pour assurer le spectacle, ils nous ont concocté les primaires, censées être la solution pour la gauche et qui risquent d'en être les fossoyeuses. Car dans cette politique-spectacle là, il n'y a nul place pour le débat citoyen. Et sans débat citoyen, pas d'espoir de changement en profondeur.

Dans ces conditions, comment travailler pour des réponses radicalement et structurellement progressistes ? Comment travailler à un rassemblement à vocation majoritaire sur un contenu à la hauteur des enjeux ? Telles sont les questions qui nous sont posées. Le premier exercice pratique concerne les futures régionales. Les communistes entendent amplifier la démarche qu'ils ont initiée de Front de Gauche, en tendant à l'élargir. Le parti de gauche affirme lui aussi vouloir continuer la démarche du Front de gauche, ainsi que Gauche Unitaire, issue du NPA. Tous deux sont pour des listes autonomes du PS au premier tour, et pour des fusions de second tour. Le NPA fait de l'indépendance au PS une condition intangible et refuse pour le moment la participation à des exécutifs régionaux. Le PCF entend porter le débat sur le projet afin de décider courant novembre de sa stratégie. Il propose ainsi que le Front de Gauche organise plusieurs « ateliers thématiques nationaux», lieux de confrontation de toutes les forces de gauche, ainsi que des forces du mouvement social. Ces ateliers auraient pour but de « faire commencer à émerger les grands axes d'un nouveau projet transformateur ». Ainsi, « le Front de gauche  n'est pas figé et doit s'élargir, en refusant à la fois la résignation face aux logiques capitalistes, et la résignation à prendre le pouvoir ». Bref, il s'agit de construire des contenus politiques capables de transformer la société, de porter des projets politiques qui fassent des régions des pôles de résistance aux politiques libérales, des pôles de promotion d'un nouveau type de développement social et écologique. Et il s'agit de faire conquérir des majorités capables de faire avancer ces projets dans les régions, avec notamment le maximum d'élus communistes. Sur la section, nous allons avoir de nombreuses réunions afin que cette démarche soit l'affaire de tous les communistes, et que nos choix soient le fruit d'un processus démocratique.

vendredi 24 juillet 2009

Les « pratiques acceptées » de l’armée israélienne

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Proche-Orient . Une association de soldats vétérans israéliens dénonce l’utilisation de boucliers humains lors de l’offensive de Gaza.

Lentement, le vent tourne. Si, en 2002, lors de l’offensive lancée en Cisjordanie, l’armée israélienne avait pu échapper à ses responsabilités dans les massacres perpétrés, notamment dans le camp de réfugiés de Jénine, il n’en est plus de même aujourd’hui. L’offensive menée à Gaza du 27 décembre au 18 janvier avait soulevé un cri de protestation à travers le monde. Si un quarteron de défenseurs acharnés d’Israël avait applaudi aux bombes au phosphore blanc, aux tirs contre des écoles de l’ONU ou aux destructions de maisons, la majorité des peuples avaient exprimé leur émotion devant une attaque qui a fait plus de 1 400 morts et 5 000 blessés palestiniens. D’autant que la volonté israélienne d’empêcher la presse internationale de pénétrer dans la bande de Gaza indiquait clairement que cette armée, et ses chefs, ne tenait pas vraiment à opérer devant des témoins qu’il serait difficile de contredire. Ce qui n’est pas le cas lorsqu’il s’agit de paroles de Palestiniens que Tel-Aviv assimile toujours à de la propagande, voire à de l’antisémitisme.

Parmi les nombreux murs dressés par Israël, un est en train de se lézarder. Au lendemain de l’offensive, déjà, des soldats avaient dénoncé des attitudes militaires contraires aux droits de l’homme, s’apparentant à des crimes de guerre, voire des crimes contre l’humanité. La branche israélienne de l’organisation Médecins pour les droits de l’homme (Physicians for Human Rights) a accusé l’armée d’avoir violé le droit international lors de l’offensive « Plomb durci » dans la bande de Gaza, notamment en ce qui concerne la sécurité des blessés et des équipes soignantes. Aujourd’hui, c’est une autre organisation non gouvernementale, une association de soldats vétérans, Breaking the silence (briser le silence), qui révèle les « pratiques acceptées » au sein de l’armée israélienne. Il s’agit selon elle de « la destruction de centaines de maisons et mosquées sans que cela n’ait d’objectif militaire, l’emploi de phosphore en direction de zones habitées, la mort de victimes innocentes tuées avec des armes légères, la destruction de propriétés privées et (…) une atmosphère permissive dans la structure de commandement qui a permis aux soldats d’agir sans contraintes morales ». Le document est composé de témoignages anonymes de trente soldats engagés dans les combats durant l’offensive israélienne à Gaza. « Les témoignages prouvent que la manière immorale dont la guerre a été menée était due au système en place et non aux soldats individuellement », a affirmé Mikhael Manekin, au nom de l’ONG.

ISraëL refuse

toute commission d’enquête

Les soldats israéliens ont ainsi utilisé des civils comme boucliers humains (« À chaque maison dont nous nous approchions, on envoyait les voisins à l’intérieur », a expliqué l’un d’eux) et reçu pour instruction de tirer sans se préoccuper des conséquences. « On nous disait que la sécurité des soldats résidait dans leur puissance de feu, a raconté un militaire. On faisait ainsi comprendre aux soldats que leur vie était le plus important et qu’il n’y avait aucune raison qu’un de nos soldats soit tué parce qu’on avait laissé à un civil le bénéfice du doute. » L’armée israélienne a rejeté ces accusations, affirmant dans un communiqué que, selon ses propres enquêtes, « il est clair que les soldats des forces armées israéliennes ont opéré en accord avec les lois internationales et les ordres qu’ils ont reçus, en dépit des combats difficiles et complexes ». Le seul problème est que, comme toujours, Israël refuse toute commission d’enquête internationale qui permettrait de faire la lumière sur ce qui s’est réellement passé dans la bande de Gaza. Une attitude qui ne peut que jeter le doute sur les déclarations officielles israéliennes, alors que les témoignages des soldats corroborent ceux recueillis par les grandes ONG de défense des droits de l’homme.

Pierre Barbancey

vendredi 17 juillet 2009

De l'instrumentalisation des sondages

A côté des frais du chef de l'Etat, la Cour des comptes s'est intéressée, dans son rapport sur la gestion des comptes de l'Elysée, paru jeudi 16 juillet, à la politique de commande des sondages d'opinion. Elle s'interroge notamment sur un contrat signé en juin 2007 avec un cabinet qui a commandé par la suite à l'institut de sondages et d'études OpinionWay plusieurs enquêtes d'opinion, pour 1,5 million d'euros. Des sondages payés par l'Etat et dont les résultats ont pourtant été également publiés par Le Figaro et LCI.

La présidence a ainsi déboursé 392 288 euros en 2008 pour des Politoscope, réalisés toutes les deux semaines, alors que cette enquête était disponible sur les deux médias. "Les comptes-rendus facturés à l'Elysée étaient entièrement disponibles en ligne gratuitement" assure ainsi Yves Rolland, magistrat à la Cour des comptes. Quinze études sur les trente-cinq payées par la présidence ont été également publiées dans la presse, ce qui conduit à "mettre en doute l'intérêt de telles commandes", selon Philippe Séguin, le président de la Cour.

Ces accusations sont contestées par OpinionWay, qui assure sur son site que les résultats vendus au cabinet contenaient également des questions supplémentaires et "des tris détaillés par catégorie de population des résultats de nos enquêtes publiées, comme le font depuis longtemps la plupart des instituts d'études". Ce qui justifierait une facturation spécifique : "Cette autre prestation ne correspond donc aucunement aux questions financées par LCI et Le Figaro", assure ainsi le communiqué.

"L'Elysée a peut-être simplement remis le format allégé de nos études au conseiller de la Cour des comptes. Ou bien les CD qui contiennent plus de 60 pages de détail que nous avons remis à Publifact le cabinet en contrat avec l'Elysé... ont peut être été perdus" avance Bruno Jeanbart, le directeur des études politiques de l'institut, pour expliquer les constatations de la Cour. Publifact appartient à Philippe Buisson, directeur de la chaîne Histoire (groupe TF1) et conseiller de Nicolas Sarkozy pendant la campagne présidentielle.

LA SOCIÉTÉ DES RÉDACTEURS DU "FIGARO" FAIT PART DE SA "CONSTERNATION"

La Cour a remarqué que le contrat avec Publifact avait été passé sans mise en concurrence, pourtant obligatoire, et qu'il avait généré au total cent trente factures en 2008, outre des honoraires mensuels fixes de 10 000 euros pour le cabinet. Le cabinet disposait en effet d'une totale liberté d'appréciation quant aux études et sondages à mener et à facturer, ce qui privait la présidence de tout contrôle. Les services de l'Elysée ont répondu à la Cour des comptes que les relations contractuelles avec ce cabinet avaient été modifiées en mars, avec notamment la règle d'un bon de commande par étude et la limitation du champ d'action à "l'image du président de la République". "Exclusives et confidentielles (...) ces enquêtes font l'objet de rapport disctinct" assure l'Elysée.

Cette affaire n'arrange pas OpinionWay, un institut déjà accusé d'être proche de la majorité par François Bayrou et la gauche. "Nous sommes ici au cœur d'un système d'instrumentalisation de l'opinion et de connivence entre le pouvoir, un institut de sondage et certains médias", a d'ailleurs critiqué la députée socialiste Delphine Batho, proche de Ségolène Royal, dans un communiqué diffusé jeudi soir. "Nous rappelons qu'OpinionWay compte parmi ses clients des acteurs positionnés aussi bien à droite qu'à gauche", se défend pour sa part l'institut.

Au sein du Figaro, le malaise est également palpable. La société des rédacteurs du journal a demandé à sa direction, vendredi 17 juillet, "de mettre immédiatement un terme à ce type de 'coproduction' qui nuit gravement à la crédibilité des titres du groupe". Dans un communiqué, elle fait part de sa "consternation" après le rapport, dans lequel "il apparaît que de nombreux sondages OpinionWay publiés, notamment, par Le Figaro, sont commandités par la présidence et que certains sont expurgés avant d'être diffusés au grand public".

Etienne Mougeotte, le directeur du journal, a démenti "formellement" tout financement des sondages par l'Elysée. "Le sondage, chaque semaine, est payé par Le Figaro sur la base d'un contrat annuel", explique-t-il, assurant ne pas avoir l'intention de remettre en cause la collaboration avec l'institut de sondage. Vendredi soir, un sondage OpinionWay réalisé pour Publifact sur les vœux 2007 de Nicolas Sarkozy était toujours en ligne sur le site du journal, ainsi que l'article reprenant les résultats, qui assure pourtant que le sondage a été réalisé pour le quotidien. Le Monde.fr, avec AFP et Reuters

Egalité : le concept clef

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in l'Humanité, 13 juillet 2009

L’aspiration à l’égalité revient en force

La crise a donné un nouvel élan aux valeurs de justice sociale. Même Nicolas Sarkozy doit en tenir compte…

« Une société égalitaire, c’est le contraire d’une société de liberté et de responsabilité », lançait Nicolas Sarkozy le 24 mars dernier, lors d’un déplacement à Saint-Quentin. Mais plus récemment, à Versailles, le chef de l’État a ajusté sa vision, déclarant que « pour atteindre l’égalité, il faudra savoir donner plus à ceux qui ont moins ». S’il semble ainsi avoir pris conscience du caractère incontournable, politiquement décisif en période de crise, de la référence à l’égalité, il n’est évidemment pas question pour lui de rompre avec les fondamentaux du libéralisme. La suite de son propos en témoigne : « il faudra savoir compenser les handicaps de ceux auxquels la vie a donné d’emblée moins de chance de réussir qu’à tous les autres. Il ne faut pas le faire sur des critères ethniques. (…) Il faut le faire sur des critères sociaux. » Ainsi, toute visée redistributive se devrait d’avoir pour toile de fond non l’égalité des individus concrets, mais celle des chances, qui appréhende la société comme une grande loterie.

L’égalité des chances ouvre aussi, n’en déplaise au chef de l’État qui redécouvre les « critères sociaux » le temps d’un discours, sur la discrimination positive et les logiques de quotas. Plutôt que de renforcer en tant que telles les zones d’éducation prioritaire (ZEP), on donne ainsi la priorité à des expériences comme les « quotas ZEP » de Science-Po. Et que dire du récent rapport proposant un quota de 40 % de femmes dans les conseils d’administration des grandes entreprises ? Cette proposition vise-t-elle à faire progresser l’égalité entre homme et femme ou, plus prosaïquement, à égaliser formellement l’accès au club de celles et ceux qui tirent profit d’un système social inégalitaire ? « Il n’y a aucune contradiction entre la perpétuation des élites et leur diversification : on s’efforce de les diversifier pour les légitimer, pas pour les faire disparaître », tranche l’universitaire américain Walter Benn Michaels, auteur d’un petit livre paru récemment, la Diversité contre l’égalité (1).

Reste que les inégalités sociales se croisent évidemment avec les inégalités de genre : aujourd’hui en France, les femmes perçoivent des salaires inférieurs d’environ 21 % à ceux des hommes. Et le racisme peut être structurel, comme en témoigne la perpétuation d’une économie de type colonial dans les Antilles. Les formes d’inégalités sont multiples, mais celle des revenus revient au cœur du débat public. Début 2009, l’affaire des stock-options de Daniel Bouton, alors PDG de la Société générale, a inauguré le scandale des revenus des grands patrons. En tenant compte uniquement des salaires, les patrons les mieux rémunérés de France touchent entre 80 et 270 années de SMIC (2). Des chiffres qui donnent l’aspect d’une provocation au fatalisme grinçant d’Ernest-Antoine Seillière, ancien patron des patrons, lequel déclarait, dans le cadre d’un dossier du JDD du 29 mars consacré au « divorce » entre les Français et les « super-riches » : « Nous passons d’un monde où triomphait la liberté à un monde où domine l’égalité. » De l’égalité redistributrice à l’appropriation sociale

Pour que l’égalité domine vraiment, il faudrait peut-être, justement, que la liberté triomphe, non pas la fausse liberté du maître de forge, bien dépendant de ceux qui travaillent pour lui, mais celle de se réaliser soi-même. Cela implique de passer du refus de l’inégalité à l’offensive pour une égalité positive. N’était-ce pas déjà le souci de Marx, opposant, dans sa Critique du programme de Gotha, la logique « à travail égal, salaire égal » d’une société « portant encore les stigmates de l’ancienne société capitaliste » à celle de la société communiste réalisée : « de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins » ? Les luttes pour la « récupération des biens communs », selon l’intitulé du manifeste adopté au Forum altermondialiste de Belem, partent concrètement de cette aspiration à l’appropriation commune, qui se développe dans le monde, notamment en Amérique latine. Début 2009, la Bolivie a adopté par référendum une nouvelle Constitution, dans laquelle certaines ressources, en particulier l’eau, sont considérées comme des biens non privatisables. C’est là le couronnement de plusieurs années de luttes populaires contre des multinationales comme Bechtel, qui utilisaient leur situation de monopole dans certaines régions pour imposer des hausses de tarifs vertigineuses, excluant de fait toute une partie de la population de l’accès à l’eau. Qui dit bien commun dit gestion publique, partout et y compris en France, où l’INSEE a récemment présenté une étude soulignant que les « transferts en nature » réalisés par les services publics (santé, éducation, logement social…) concourent pour plus de deux tiers (69 %) à la réduction des inégalités (3). Loin d’être une valeur abstraite, l’égalité avance en s’appuyant sur les acquis des luttes sociales, cœur battant de toute démocratie véritable. Parler égalité, c’est parler démocratie

Comme à chaque Fête nationale, la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 va revenir inspirer les acteurs du débat politique. De ce texte fondateur, on retient généralement une proclamation de portée universelle : « Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ». Il ne s’agit cependant que du début de l’article premier, qui se poursuit en stipulant que « les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. » Ainsi, l’égalité est dissociée de « l’égalitarisme » qui effraie tant la droite, et en même temps rapportée à l’idée d’un intérêt général. Mais la question de savoir qui est habilité à définir l’intérêt général ou l’utilité commune n’est pas tranchée. Ce n’est qu’avec la révolution de 1848 que disparaît le suffrage censitaire, qui subordonnait le droit de vote aux ressources. Et encore, dès 1850, une dose de ce suffrage est rétablie, par une loi conditionnant le droit de vote à trois ans de résidence continue dans une même commune. Ainsi, les migrants, petits paysans en exode vers les villes, sont d’emblée exclus, ainsi que les ouvriers précaires. Parler égalité, c’est donc nécessairement parler démocratie – égale liberté d’intervenir dans les affaires publiques du pays où l’on vit et travaille ainsi que droits et pouvoirs d’intervention pour les salariés qui produisent les richesses dans les entreprises. Où en sommes-nous aujourd’hui de ce combat émancipateur ? Laurent Etre

(1) La Diversité contre l’égalité, Walter Benn Michaels. Éditions Raisons d’agir, 2009, 7 euros. (2) Observatoire des inégalités (3) Portrait social de la France 2008, INSEE.

L’égalité, toujours subversive par Denis Colin, philosophe

En 1789, les hommes sont proclamés « libres et égaux en droits », lesquels droits sont « la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression ». On connaît les contradictions de cette formule : les droits politiques ne figurent pas en tant que tels dans la déclaration. Les droits de l’homme et ceux du citoyen sont distincts. Marx a pu écrire que c’était la déclaration des droits du bourgeois égoïste. La propriété ne devient-elle pas l’organe d’un nouveau servage de la grande majorité au profit de la minorité des propriétaires ? Dans l’enthousiasme de l’été 1789, les contradictions pouvaient disparaître derrière les discours. Les décennies suivantes mirent tout cela à nu : en juin 1848, la République sociale se dressa contre la République bourgeoise et les travailleurs firent valoir leurs droits contre la liberté et la propriété bourgeoises. Ils le payèrent cher. Les bonnes raisons ne manquent donc pas pour soupçonner l’égalité en droits de n’être que la légitimation idéologique d’inégalités sociales qui ne proviennent plus (directement) de la naissance, mais de la propriété. Pourtant, le mot même d’égalité continue d’agir comme un ferment révolutionnaire. Non pas parce que derrière la revendication égalitaire se nicherait l’envie – ainsi que l’affirment les théoriciens libéraux –, mais parce qu’il n’y a pas de liberté sans égalité. Le gouvernement des hommes libres, c’est le gouvernement des égaux, et l’égalité n’est pas une question de grosseur du portefeuille – les patrons égalisent volontiers les salaires vers le bas – mais une question de domination. Dans l’inégalité qui existe entre ouvrier et capitaliste, le problème le plus fondamental n’est pas que le capitaliste gagne beaucoup plus que l’ouvrier – car il pourrait se faire que ce ne soit pas le cas –, mais qu’il soit le représentant du capital qui soumet l’ouvrier aux exigences de l’accumulation. La revendication égalitaire exige, comme le disait le congrès de la CGT de 1906, « l’abolition du salariat et du patronat ». La révolution de 1789-1793 a posé, même sous des formes abstraites, la question de la liberté comme non-domination. Mais l’histoire s’est chargée d’enseigner que la non-domination implique la transformation radicale des rapports sociaux. Les classes dirigeantes savent bien le potentiel subversif que garde l’égalitarisme. Les idéologues de la domination s’évertuent à détruire l’égalitarisme, dénoncé comme une forme sournoise de totalitarisme. Mais ces discours ne suffisaient pas. On détourne donc la revendication égalitaire par une revendication proche, mais parfaitement inoffensive pour l’ordre existant, la nondiscrimination : personne ne peut être empêché d’être capitaliste en raison de la couleur de sa peau ou de ses préférences sexuelles… Ou encore : les pauvres Blancs doivent avoir autant le droit d’être SDF que les pauvres Noirs. Cette double offensive contre l’égalité, frontale et par dénaturation, n’est pourtant que l’hommage du vice à la vertu.

(1) Auteur du Cauchemar de Marx, Éditions Max Milo, 2009

Le 14 Juillet dans un fauteuil Louis XVI Les vingt plus grosses fortunes de la planète sont invitées à Mont-Saint-Martin en Meurthe-et-Moselle. Elles ne viendront pas, mais cette démarche symbolique vise à dénoncer les inégalités mondiales.

Une initiative comme pour de rire, qui cache une très sérieuse analyse. Bill Gates, Warren Buffet et les dix-huit autres figures de proue du capitalisme mondial sont invités à fêter le 14 Juillet à Mont-Saint-Martin (Meurthe-et-Moselle). Pas de panique, la municipalité communiste ne projette pas de leur couper la tête, histoire de commémorer la Révolution française. Au contraire : les représentants des vingt plus grosses fortunes de la planète, s’ils viennent - c’est peu probable -, seront confortablement installés pour une cérémonie officielle dans des fauteuils Louis XVI, bien rembourrés et finement ouvragés, qui font partie du patrimoine de la ville. En revanche, il leur sera gentiment demandé de « faire un effort tout à fait indolore », de donner un petit coup de pouce à l’humanité. Bref, de mettre un peu la main à la poche.

Fatigué par « le discours ambiant, le "travailler plus", les parachutes dorés et le projet de retraite à soixante-sept ans », le maire PCF de la ville et conseiller général, Serge de Carli mijote ce projet depuis trois mois. Il repose sur un constat connu de tous, ou presque : « Près de 2,5 milliards de personnes survivent avec 1,50 euro par jour. À l’autre bout, les 793 milliardaires en dollars recensé

en avril 2009 possèdent 1 836 milliards d’euros. » Comme il n’y avait pas assez de fauteuils Louis XVI pour les 793 milliardaires, la mairie s’est limitée à inviter les vingt premiers. Mais elle entend s’adresser à tous. Partant du principe que, « même en vivant plusieurs millénaires, les possesseurs de ces fortunes privées n’auraient aucune possibilité de tout dépenser », il sera proposé aux 793 chanceux de ne conserver que 1 milliard de dollars chacun (soit 765 millions d’euros) et de faire don de tout le reste. Cette manne de 1 229 milliards d’euros serait confiée à une « banque de l’humanité solidaire » créée pour l’occasion et qui servirait à satisfaire certains besoins fondamentaux (eau, santé, éducation). Point de détail : sur les 793 milliardaires, près de 150 ne possèdent qu’un seul milliard de dollars. « Eux, on leur laisse leur argent », déclare, magnanime, le maire Stéphane de Carli.

Ce projet est adossé à une exposition solidement documentée. On pourra y apprendre les derniers chiffres concernant la répartition des richesses entre les pays (les 20 premiers trustent 82,52 % du PIB mondial). On pourra s’y rafraîchir les idées sur la faiblesse de l’aide accordée aux pays les plus pauvres (en chute de 5,1 % cette année), ou encore sur la faim dans le monde, l’accès à l’eau et aux soins. Enfin, à destination de nos amis milliardaires, probablement anxieux à l’idée de se faire spolier de la plus grosse partie de leur fortune, un plaisant panneau de l’expo est intitulé « Comment vivre avec 765 millions ». On y apprendra quelle serait la rémunération annuelle de cette somme placée, « hors de toute tentation spéculatrice », sur un livret A à 1,75 % (faites vous-même le calcul, c’est tout à fait raisonnable).

Mont-Saint-Martin est une commune de 8 500 habitants, près de Longwy, en plein bassin sidérurgique. On l’appelle « la ville aux trois frontières », puisqu’elle jouxte le Luxembourg et la Belgique. Son quartier le plus jeune et le plus dynamique, le Val-Saint-Martin, est aussi une zone classée sensible. Pas vraiment le lieu de villégiature idéal pour nos vingt multimilliardaires. Mais s’ils venaient quand même ? « D’abord, on les remerciera chaleureusement pour leur courage, explique Serge de Carli. On leur demandera ensuite de faire un petit chèque de 500 millions d’euros, une broutille par rapport à ce que nous réclamons. Cette somme nous aiderait, entre autres, à mener à bien notre projet de rénovation urbaine et à refaire nos installations sportives. »

Mehdi Fikri

Berlin suspend sa ratification du traité de Lisbonne

Allemagne . La Cour constitutionnelle met en cause les carences démocratiques de la transposition en droit national du texte européen.

Nouveau contretemps surprise dans le processus de ratification du traité de Lisbonne : la Cour constitutionnelle allemande a annoncé hier qu’elle suspendait la ratification de l’Allemagne - adoptée il y a quelques mois par voie parlementaire - tant qu’une loi d’accompagnement préservant les droits du Bundestag et du Bundesrat n’était pas promulguée.

Agissant sur des plaintes déposées par des députés de Die Linke, d’un côté, et de la droite eurosceptique, de l’autre, la Cour a certes jugé que le traité était « compatible » avec la Constitution. Mais pour ajouter aussitôt que son adoption devait être conditionnée à celle d’un nouvel arsenal législatif national, afin que Bruxelles ne puisse empiéter sur les droits des citoyens. Autrement dit : si les juges vers lesquels tous les regards des « élites » européennes étaient tournés n’ont pas condamné le texte, ils n’en ont pas moins exprimé le besoin de le border sérieusement pour préserver les droits des citoyens.

La décision illustre en fait une nouvelle fois les terribles carences démocratiques du texte européen, lesquelles carences ont été l’une des raisons majeures de son rejet dans les opinions à chaque tentative de greffe depuis quatre ans. Après la présen-tation infructueuse du traité constitutionnel fixant la construction européenne dans un cadre de marbre libéral, recalé par les référendums français et néerlandais, son clone adopté à Lisbonne est ainsi soumis à un véritable parcours du combattant. Son sort dépend, on le sait, d’une nouvelle consultation du peuple irlandais, prié de revoter à l’automne après avoir dit « non » une première fois. Et maintenant voilà que la Cour constitutionnelle allemande relève elle-même de graves manquements démocratiques.

L’arrêt des juges de Karlsruhe, siège de la Cour constitutionnelle, est en effet on ne peut plus explicite. Il souligne qu’en raison d’un « déficit de démocratie structurel » au niveau de l’Union européenne (UE), les droits de codécision du Parlement allemand doivent être clairement inscrits dans une loi. Aux yeux de la cour, ce serait le seul moyen de « garantir l’efficacité du droit de vote » des citoyens allemands et de « veiller » à ce que l’UE « n’outrepasse pas les compétences qui lui ont été octroyées. »

Une course de vitesse est désormais engagée à Berlin pour que la loi d’accompagnement exigée par la Cour, soit élaborée et ratifiée par le Bundestag le plus vite possible. Les partis de la grande coalition (CDU et SPD) se sont réunis en urgence et la chancelière Angela Merkel a aussitôt fait annoncer que le Bundestag serait prié d’interrompre sa pause estivale pour siéger le 26 août et lancer le processus de ratification de la loi afin qu’elle puisse être promulguée au plus tard le 8 septembre. Tout nouveau délai pourrait avoir un effet calamiteux sur la suite du processus de ratification en Irlande et ailleurs (voir encadré ci contre). Mais aussi sur les législatives prévues outre-Rhin à la fin du mois de septembre.

En dépit de la très large majorité dont dispose les partis sociaux-démocrates et chrétiens-démocrates, il n’est pas exclu que ce processus de ratification à l’arraché ne suscite des réactions fortes au sein de l’opinion publique. Selon de récents sondages, une immense majorité de citoyens (de 70 % à 85 % des personnes interrogées) continuent de se prononcer pour la tenue d’un référendum sur le sujet ; dont l’issue, selon tous les observateurs, s’annoncerait très incertaine. L’organisation d’une consultation populaire serait pourtant « le seul moyen », souligne Die Linke, de rendre sa « légitimité perdue » au processus de ratification. Et il n’est pas certain que le débat n’interfère dans la campagne des législatives. Ce qui, fait-on observer au siège de Die Linke, à Berlin, n’est naturellement pas de nature à rassurer « les partis du consensus néolibéral. »

Bruno Odent

mercredi 8 juillet 2009

La déréglementation du Code du travail deviendrait la norme

La proposition de loi sur le travail dominical est loin de garantir que les salariés qui travaillent le dimanche seront tous volontaires et payés double. Décryptage. L’UMP, qui a fait du dimanche une affaire de principe, explique : « Le travail le dimanche est basé sur le volontariat ; les salariés (dans les zones où il est autorisé) sont payés le double, bénéficient du repos compensateur et d’un droit de retrait s’ils ne veulent plus travailler le dimanche. » Faux : le texte permet de généraliser le travail dominical dans des conditions très défavorables pour les salariés. Deux catégories de zones géographiques - Les communes et zones touristiques : la liste est fixée par le préfet sur proposition du maire. Tous les établissements de vente au détail (sauf les grandes surfaces alimentaires) situés dans ces zones pourront « de droit » faire travailler leur personnel le dimanche toute l’année. Jusqu’ici, ce n’était possible que pour les commerces ayant une activité liée au tourisme, et pendant la saison touristique. Le dimanche devient donc un jour de travail comme un autre, sans contrepartie en majoration de salarie ni récupération. Il existe environ 500 « zones touristiques », et un effet domino n’est pas à exclure : le quartier d’affaires de la Défense, avec son centre commercial des Quatre-Temps, est classé « zone touristique ». Rien n’empêche d’imaginer un sort similaire pour les quartiers des Halles à Paris ou de la Part-Dieu à Lyon. - Les « périmètres d’usage de consommation exceptionnel », ou PUCE : il s’agit d’« unités urbaines de plus de 1 million d’habitants », définies « au vu de circonstances particulières locales et d’usages de consommation de fin de semaine ». Traduction : « les agglomérations de Paris, Aix-Marseille et Lille », mais pas Lyon, précise bizarrement l’exposé des motifs du texte, histoire de rassurer les députés UMP lyonnais très remontés sur la question. Ces zones sont délimitées par le préfet après consultation des communes concernées. Rien n’empêchera donc Lyon de devenir un jour un PUCE. Les autorisations d’ouverture seront accordées pour cinq ans, et non plus pour « une durée limitée » (en pratique six mois) comme aujourd’hui. Les salariés seront-ils payés double ? Rien ne le garantit. Dans les zones « touristiques ou thermales », le dimanche travaillé est un jour comme les autres, payé comme les autres, sauf accord plus favorable. Dans les zones « urbaines de consommation exceptionnelle », tout dépendra de la négociation. Pour ouvrir le dimanche, l’employeur devra avoir signé un accord collectif avec les salariés ou, à défaut, organisé un référendum dans l’entreprise. L’accord collectif devra fixer les « contreparties accordées aux salariés privés du repos dominical ». Mais le texte ne fixe pas de niveau minimum à cette contrepartie, qui peut demeurer symbolique. Un accord d’entreprise pourra-t-il prévoir des contreparties en salaire inférieures à ce qui est prévu par une convention collective ? Mystère. Le paiement double n’est garanti que dans un cas : si l’employeur prend une décision unilatérale qu’il devra valider par un référendum. L’employeur a donc intérêt à organiser une négociation, sur une base minimale… « Dans la réalité, ce doublement de la rémunération est un leurre, puisque les employeurs la compensent par des pressions sur les salaires le reste de l’année », explique un salarié du BHV. Ces majorations s’appliqueront-elles à tous ? Le groupe UMP à l’Assemblée a été très clair : c’est non. Le doublement du salaire ne concernera que les nouveaux salariés, pas ceux qui travaillent déjà le dimanche. La question se posera dans l’ameublement, où la convention collective ne prévoit pas le doublement du salaire. Que des volontaires ? Le volontariat est loin d’être garanti par le texte. Dans les zones touristiques, les salariés seront obligés de travailler le dimanche si leur employeur le demande, sous peine de licenciement. Dans les PUCE, « seuls les salariés volontaires ayant donné leur accord par écrit peuvent travailler le dimanche » ; une entreprise ne peut refuser d’embaucher quelqu’un parce qu’il ne veut pas travailler le dimanche ; le salarié « qui refuse de travailler le dimanche ne peut faire l’objet d’une mesure discriminatoire » ; le refus de travailler le dimanche « ne constitue pas une faute ou un motif de licenciement ». « Avec le lien de subordination, le volontariat n’existe pas », réagit Jean- Pierre Sorrento, militant CGT de Casino. « C’est un secteur où le personnel est massivement féminin, à temps partiel, et où les pressions sur les horaires, les récupérations ou les jours de congé sont monnaie courante ». Existe-t-il un droit de retrait ? Non. L’accord collectif doit prévoir « les conditions dans lesquelles l’employeur prend en compte l’évolution de la situation personnelle des salariés privés de repos dominical ». On ne fait pas plus flou. En l’absence d’accord, l’employeur demande chaque année au salarié s’il souhaite « bénéficier d’une priorité » pour occuper un emploi où il ne travaillera plus le dimanche. La seule obligation de l’employeur est donc de poser la question. Lucy Bateman

dimanche 5 juillet 2009

« Nous avons besoin de relais politiques »

Roland Gori, professeur de psychopathologie et initiateur de l’Appel des appels, participe au forum du Front de gauche.

« On manque de relais politiques pour transmettre notre message. L’initiative du Front de gauche nous paraît être un bon début pour combler ce déficit ». C’est ainsi que Roland Gori, professeur de psychopathologie à l’université d’Aix-Marseille et initiateur de l’Appel des appels, explique le sens de sa présence, ce soir, au forum parisien de la Mutualité. « Il ne s’agit pas de nous aligner sur les positions d’un parti. Mais nous avons cru déceler, avec le Front de gauche, un souci d’assurer ce relais. »

Pour le scientifique, la

mobilisation de diverses professions d’intérêt général (soins, information, culture, recherche, etc.) révèle une « conception politique » qui transcende la singularité des métiers : « L’Appel des appels fait le constat que les secteurs professionnels ayant en charge la sauvegarde du bien public sont confrontés à des souffrances qui révèlent une pathologie de civilisation. Au-delà des symptômes, chacun se plaint de la même chose : l’idéologie de l’homme économique, plongé dans la recherche du profit immédiat, des résultats de court terme, et de la rentabilité maximale. »

Un mal qui s’accompagne de son cortège de flexibilité,

de précarité, de casse des statuts, mettant à mal le coeur même des métiers visés. « Le trait commun à cette offensive idéologique est la tentative de nous faire accepter cette marchandisation de notre travail, comme une forme de soumission volontaire. C’est pourquoi la conception que l’on se fait de nos métiers est hautement politique. » « À tous les secteurs de la société est appliquée une prescription purement idéologique, qui consiste à réformer nos métiers au nom de valeurs qui se sont pourtant avérées toxiques dans les secteurs mêmes qui les ont générées », explique le professeur, en allusion à la recherche effrénée du profit qui a déclenché la crise financière. Une crise qui, pour lui, ne se limite pas à sa dimension économique et sociale, mais est aussi « politique et morale ». « En refusant de brader le coeur de nos métiers, nous élevons une indignation morale et attestons d’un choix politique, éthique, social, confie-t-il. Nous avons vraiment besoin de partager nos expériences. »

L’Appel des appels entend ainsi sensibiliser l’opinion et les politiques à cette conception solidaire des professions qu’il rassemble, contre « la logique assurancielle, probabiliste et individualiste mise en oeuvre par les réformes sarkozystes ».

l'Humanite, 3 juillet 2009

vendredi 26 juin 2009

Les universités américaines dans la tourmente du marché

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Washington . La réduction des donations ou les déboires de la spéculation ont creusé les déficits des établissements jusqu’aux plus prestigieux.

Réputée pour son accueil des étudiants venant de familles sans grands moyens financiers, l’administration de l’université de Reed, à Portland (Oregon), a calculé, recalculé les comptes pendant des semaines pour conclure qu’ils ne pouvaient plus garder la classe d’accueil prévue pour ces étudiants. Plus assez d’argent. Moins de généreux donateurs, moins de fonds venus des fondations ou des anciens élèves (-25 %). Les « réserves » placées en Bourse ont périclité. Les coûts de gestion augmentent plus vite que les prix et il manque 50 000 dollars pour boucler le budget de l’établissement, qui accueille 1 300 étudiants.

La solidarité passe à la trappe au moment où les demandes d’inscription de candidats démunis sont plus nombreuses (23 % cette année) avec la montée du chômage, l’augmentation des frais médicaux…

1500 universités privées

La crise frappe toutes les universités, tout le système d’éducation dont le pays était si fier, présenté par les idéologues de Sarkozy comme un modèle d’intégration, d’équité et d’efficacité.

Le président de Reed, Colin Diver, explique que la direction s’est refusée à réduire le personnel. Ce serait porter atteinte aux programmes, à la qualité de l’enseignement, explique-t-il au New York Times. Augmenter les droits d’inscription, le coût des études serait augmenter la pression sur des familles qui se débattent dans des situations difficiles.

Reed est emblématique. Mêmes les plus riches des 1 500 universités privées subissent des déficits qu’elles - comblent en supprimant des emplois, en abandonnant des programmes. À Clemson, un autre établissement, on a même supprimé cinq jours de salaires. À Syracuse, un tiers des étudiants font appel à l’aide sociale. Un record pour cette ville du nord-est. Dans dix-neuf États, en vingt-cinq ans, l’apport extérieur de capitaux est passé de 30 % à 19 %.

Cette dégradation fait l’objet d’une analyse détaillée d’Andrew Delbanco, dans la New York Review of Books. Il publiera un livre sur le sujet à la prochaine rentrée qui s’annonce désastreuse.

Les universités prestigieuses, Harvard, Yale, Stanford, sont aussi dans la tourmente. Les administrateurs connaissent la même descente aux enfers. Les hommes d’affaires qui en fixent la stratégie ont aussi spéculé avec les fonds des universités au casino de Wall Street, quand ils n’ont pas investi chez l’escroc Bernard Madoff. Vingt millions envolés pour l’université de New York (NYU) et celle de Tufts (Massachusetts), qui se présente modestement comme « dédiée à l’éducation des nouveaux leaders qui vont changer le monde ». Emplois, salaires sont pris dans ce tourbillon. Des enseignants font des cours dans plusieurs établissements pour se maintenir à flot.

et les universités publiques ?

Si les universités publiques sont relativement épargnées, malgré les restrictions de crédits fédéraux et des États, la crise d’un marché qui devait assurer la prospérité générale les atteint également. Le gouverneur de la Californie, autre symbole éclatant de la réussite, vient d’annoncer la réduction de centaines de millions de dollars pour la célèbre université de Californie (UCLA). L’une des six universités les mieux classées aux États-Unis, qui compte plus de prix Nobel qu’aucune autre. Les créateurs d’Apple et d’Intel y ont été formés. 120 000 emplois, 220 000 étudiants, cinq centres médicaux soignant 3 600 000 patients par an sont visés par les coupes proposées par Terminator, dans le rôle du gouverneur républicain - Arnold Schwarzenegger, dont l’État est en faillite.

Jacques Coubard

À Marseille, le RSA sert à se débarrasser du CDI

Pour le nettoyage de ses foyers, Adoma (ex-Sonacotra) a livré le marché à des régies de quartier chargées de l’insertion plutôt qu’à des entreprises spécialistes du secteur. Avec pour résultat de payer les salariés deux fois moins cher.

Marseille, correspondant régional.

Ni salariés. Ni chômeurs. Sans droits reconnus, de fait. À Marseille, quarante salariés spécialisés dans le nettoyage font figure de « mutants » du droit social. Leur calvaire a débuté le 12 novembre 2007. Serrures changées, badge d’accès désactivé : ils découvrent ainsi qu’ils sont mis à la porte. Adoma (ex-Sonacotra), dont ils assurent le nettoyage des 28 foyers marseillais depuis de fort longues années, a confié le marché à deux régies de quartiers, la Régie Nord Littoral et la Régie Service 13. Mais ce n’est pas la première fois qu’Adoma change de prestataire. L’annexe 7 de la convention collective des entreprises de nettoyage stipule l’obligation de reprendre les salariés des entreprises sortantes. Faisant valoir leur mission d’insertion et leur statut d’association loi 1901, les régies affirment qu’elles ne sont pas concernées par cette disposition essentielle. Adoma, le donneur d’ordres, ne bronche pas. Et voilà comment, depuis dix-huit mois, dans le cadre d’un marché passé par une entreprise détenue à 57 % par l’État, des RSA (payés entre 500 et 700 euros par mois) ont remplacé des CDI (rémunérés entre 1 200 et 1 600 euros par mois).

Des RSA, car, dès 2005, le département des Bouches-du-Rhône a été le premier en France à se porter volontaire pour expérimenter le dispositif entré en vigueur à l’échelle nationale il y a quelques semaines.

Des CDI car Nadia, Simone, Yves, Michel, Karim et les autres disposaient de ce contrat de travail « standard » que le MEDEF n’a de cesse de dénoncer et affichaient, en moyenne, seize ans d’ancienneté professionnelle. Une « situation inédite et dramatique », souligne Me Julien Bernard, avocat de 33 des 40 salariés. Sept salariés, conseillés par la CFTC, ont demandé leur licenciement. La justice vient de les renvoyer vers les prud’hommes : deux ans de procédure à venir. Des boules de flipper

Les trente-trois autres, accompagnés par le syndicat CGT et Charles Hoareau, figure du syndicalisme marseillais, ont engagé le bras de fer, demandant l’application de l’annexe 7. Ils se sentent parfois, comme des boules de flipper, ballottés entre des décisions de justice contradictoires. Ainsi, le 30 novembre 2007, le tribunal de grande instance donne raison aux salariés de réclamer le droit au travail et les renvoie devant les prud’hommes pour déterminer les responsabilités. Le 27 décembre, le conseil de prud’hommes condamne solidairement ADOMA et les régies à la réintégration des salariés au 12 novembre. Ce jugement n’est pas appliqué. Le 7 mai, une ordonnance d’une première astreinte de 3 600 euros par salarié est rendu. Mais, coup de bambou, le 29 septembre 2008, la Cour d’appel casse l’ordonnance du 27 décembre 2007 en estimant que si le contrat de travail des salariés n’a pas été rompu, le fait que les salariés ne soient pas payés depuis dix mois n’est pas « un trouble manifestement illicite » et que, par conséquent, ce n’était pas au juge des référés qu’il appartenait de déterminer qui était leur employeur. « Curieusement il a tenu à disculper le donneur d’ordres (que le tribunal de première instance avait selon nous justement condamné), ce qui est une contradiction flagrante », commente Charles Hoareau. Le 12 décembre 2008, un jugement au fond disculpe ADOMA et condamne les seules régies à la reprise des salariés à la date du 12 novembre 2007. « Jugement non appliqué malgré l’exécution provisoire ! », note Charles Hoareau. Le 23 juin, ils sont retournés au tribunal afin de faire exécuter les astreintes et ils devront attendre la fin de cette année pour des jugements définitifs au fond.

Que disent les parties prenantes de cette affaire hallucinante ? Adoma se retranche derrière la dernière décision de justice condamnant les seules régies, ainsi qu’elle l’a fait savoir à Isabelle Pasquet, sénatrice communiste des Bouches-du-Rhône, qui avait interpellé la direction de l’entreprise nationale ainsi que le premier ministre. L’État, justement, bien qu’actionnaire principal, ne pipe mot.

Les régies ensuite. « Si elles avaient dû reprendre les quarante, elles n’auraient pas pu donner une chance à des gens recommandés par les services sociaux du conseil général ou des HLM », argumente leur avocat, Me Michel Dosseto. « Un mensonge de plus, rétorque Charles Hoareau. La CGT a pu récupérer les annonces d’emploi à l’ANPE comme pour un emploi normal. Les salariés employés par les régies sont en tous points semblables à ceux employés par Adoma sauf qu’ils coûtent moitié moins cher au nom de l’insertion ».

Les régies s’appuient également sur un courrier de l’Inspectrice du travail, stipulant qu’elles n’étaient pas concernées par l’annexe 7. « De toute la procédure, on n’a pas entendu parler de cette lettre puis tout à coup elle est sortie trois ans plus tard et signée de l’inspectrice en charge du dossier depuis le début et qui avait défendu le contraire », s’étonne le syndicaliste. Une véritable délocalisation de l’intérieur

Côté conseil général des Bouches-du-Rhône, à la fois impliqué dans les régies et dans le dispositif RSA, on plaide l’impuissance. « La situation de ces 40 salariés est dure et préoccupante. Mais notre marge de manœuvre est nulle », assure Lisette Narducci, vice-présidente PS.

Pour Charles Hoareau, « le grand danger de cette affaire, c’est la casse du droit du travail ». Cette « délocalisation de l’intérieur » pourrait faire jurisprudence. « Martin Hirsch a demandé aux entreprises de créer leur propre entreprise d’insertion. D’ailleurs Adoma a créé Adoma Insertion. Un jour, on se retrouvera avec McDo Insertion et d’autres qui auront la possibilité de remplacer les CDI par des RSA », alerte le syndicaliste.

Depuis le début de la procédure, la CGT a décidé de cibler la responsabilité du donneur d’ordres, Adoma. « C’est Adoma qui porte la responsabilité, appuie Nadia, l’une des salariés. Adoma veut maintenant qu’on se batte entre nous, salariés et chômeurs ».

Comment s’en sortent ces salariés, condamnés à vivre dans un « no man’s land » social et juridique ? Dix-neuf d’entre eux bénéficient d’une mesure exceptionnelle des Assedic qui prend la forme d’un prêt d’honneur avec une allocation mensuelle d’environ 800 euros. Mais, à terme, ils devront le rembourser. Quant aux autres, ils ont préféré ne pas en bénéficier, craignant de ne pouvoir honorer le remboursement. Ils vivotent donc de petits travaux. N’y arrivant plus, l’un d’eux, Nadir, a récemment déposé une demande de RMI. Il a été convoqué, lui l’ancien CDI, pour constituer un dossier de RSA.

Christophe Deroubaix

jeudi 25 juin 2009

La BCE prête 442 milliards d'euros aux banques

"Nous parlons bien d'une crise structurelle du capitalisme qui nécessite des réponses radicalement neuves ... "

La Banque centrale européenne (BCE) a lancé mercredi un programme de prêt aux banques sans précédent de 442 milliards d'euros à 1% sur 12 mois, destiné à débloquer les marchés du crédit.

Un total de 1.121 institutions ont souscrit à cette offre, qui a été immédiatement épuisée.

Il s'agit du plus important programme de prêts aux banques mis en place par la BCE depuis celui de décembre 2007, qui s'élevait à 348,6 milliards d'euros.

Il a pour objectif de dégripper les marchés du crédit en injectant des liquidités censées aider les banques à se prêter de l'argent entre elles, ainsi qu'aux entreprises et aux particuliers.

Les banques centrales du monde entier ont tour à tour injecté plusieurs centaines de milliards de dollars sur les marchés depuis l'éclatement de la crise financière en septembre 2008. AP

mardi 23 juin 2009

Incendie de Vincennes : un an de mystères et de scandales

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Un an après l’incendie du centre de rétention, de nombreuses zones d’ombre subsistent. Les avocats des dix mis en examen dénoncent une instruction à charge. Enquête.

Dimanche 22 juin 2008, 15h45. Le feu prend simultanément dans les deux bâtiments du centre de rétention administrative (CRA) de Vincennes (Val-de-Marne). À 19h30, lorsque les pompiers parviennent enfin à maîtriser l’incendie, un bâtiment est partiellement détruit, l’autre a entièrement brûlé. Le plus grand CRA de France vient de partir en fumée. Un affront pour le gouvernement, qui a fait de l’enfermement des étrangers un maillon indispensable de sa politique d’immigration. Avec ses 280 retenus (249, le jour de l’incendie), Vincennes est devenu le « symbole de l’industrialisation de la rétention », selon la Cimade. La seule association autorisée à pénétrer dans le centre alertait depuis des mois sur une situation explosive : grèves de la faim, automutilations, départs de feux… Peine perdue, le gouvernement faisait la sourde oreille. Un an après les faits, les mises en examen se sont multipliées, sans pour autant éclaircir les nombreuses zones d’ombre qui émaillent le dossier. Déficit de preuves

Depuis le 25 juin, dix ex-retenus ont été mis en examen pour « destruction de bien par incendie » et « violences sur agent ». La dernière arrestation, le 6 juin, a rouvert une instruction close depuis mars. Résultat : le procès ne devrait pas se tenir avant l’hiver prochain. Les accusés risquent dix ans d’emprisonnement. Le juge Nguyen-The, chargé de l’instruction au tribunal de Paris, dispose de deux éléments à charge : les témoignages de policiers et les bandes des caméras de vidéosurveillance. Pour les avocats, ces preuves sont irrecevables. Sur trente-cinq heures d’enregistrement, seules deux leur ont été présentées. « Ce sont les policiers qui ont fait le montage, dénonce Henri Braun, l’un des avocats. C’est aberrant ! Personne n’a vu l’intégralité des bandes, pas même le juge d’instruction ! »

Que voit-on sur ce montage de deux heures ? « Rien en termes de charges précises ! tranche l’avocate Irène Terrel. On ne voit personne en train de mettre le feu quelque part, mais des allées et venues de gens dont on ne sait pas très bien qui ils sont. » Trois avocats ont fait une demande de compléments d’actes afin d’avoir accès à l’intégralité des bandes. Cette demande leur a été refusée, la procédure d’appel est en cours. Idem pour la demande de reconstitution. « Je n’ai jamais pu pénétrer sur les lieux dont nous parlons, regrette Mylène Stambouli, avocate de Moïse Diakité (voir ci-après). Il est impossible pour les avocats de visualiser la chronologie. »

Me Terrel dénonce une « instruction complètement carencée en termes d’éléments de contexte et à décharge ». Et d’insister : « Cette affaire est hallucinante. On se demande ce que tous ces gens font dans la procédure. On a pris au hasard des boucs émissaires sur lesquels la répression s’abat. » Elle n’est même pas certaine que son client, Ekma Mouktaré, ait été majeur au moment des faits. Ce qui n’a pas empêché la justice de le mettre huit mois en détention provisoire. Une incarcération que le jeune garçon a très mal vécue, multipliant les tentatives de suicide. Acharnement du parquet

Sur les dix mis en examen, trois sont toujours en détention provisoire. « C’est simple, je dépose une demande de mise en liberté chaque semaine, soupire Henri Braun, avocat d’Ali Diallo, incarcéré à Fleury-Mérogis depuis onze mois. On me répond qu’il ne reste qu’un mois d’enquête, mais ça fait deux mois que ça dure… » Cette détention provisoire est d’autant plus étonnante que cet homme de trente-cinq ans, mis en garde à vue le soir même de l’incendie, a tout d’abord été remis en liberté sous contrôle judiciaire. Après un appel du parquet, il se présente devant le juge… qui décide finalement de son incarcération. Il n’est pas le seul. Pour chaque mis en examen, le parquet a joué la carte de la sévérité, faisant appel de toutes les décisions de mise en liberté. Pour le comité de soutien aux inculpés, cet acharnement du ministère public est la preuve d’un dossier hautement politique. « La fermeture des frontières est un axe central de la politique gouvernementale, explique une militante. Ceux qui luttent contre sont dans l’oeil du cyclone. Surtout si ce sont des étrangers qui peuvent donner de mauvaises idées de rébellion… » Comment est mort Salem ?

La veille de l’incendie, un retenu tunisien de quarante et un ans, Salem Souli, décède au CRA de Vincennes dans des conditions toujours inexpliquées. Crise cardiaque ? Suicide ? On ne sait toujours rien du résultat des deux autopsies qui auraient été réalisées en France et en Tunisie. Selon l’avocate de sa famille, Marianne Lagrue, « il avait des problèmes respiratoires et n’aurait pas eu accès à ses médicaments ». Mais, dans le traitement de ce dossier, les autorités ont été, pour le moins, maladroites. Le corps de Salem Souli a été rapatrié en Tunisie au mois de juillet, en toute discrétion. Son fils, alors âgé de treize ans, et son exfemme ont appris sa mort par hasard, à la fin du mois d’octobre, par un éducateur spécialisé. Les autorités assurent qu’elles n’avaient pas réussi à retrouver sa famille. Étonnant pour un homme qui voyait régulièrement son fils. En janvier, la famille porte plainte pour rétention d’information, homicide involontaire par manquement aux obligations de sécurité, omission de porter secours, fausses informations, atteinte à la mémoire du mort et à sa réputation ainsi qu’à celle de sa famille. L’enquête est en cours.

Autre controverse : nombreux sont ceux qui considèrent la mort de Salem Souli comme l’étincelle qui a allumé le feu dans le centre. Ce n’est pas l’avis de la justice. L’enquête, au stade préliminaire, n’a pas été versée au dossier de l’instruction de l’incendie. La sécurité en question

D’aucuns s’étonnent de la rapidité avec laquelle un centre comme Vincennes a pu partir en fumée, en quelques heures. Au point que la question du respect des normes de sécurité se pose. Une chose est sûre : plusieurs policiers ont affirmé que des extincteurs ne fonctionnaient pas. Des affirmations qui ont de quoi inquiéter. La France compte 25 centres de rétention, qui ont accueilli en 2007 plus de 35000 étrangers en situation irrégulière. « Cela soulève une question importante, note l’avocat Sébastien Rideau-Valentini. Accueille-t-on des gens pour les mettre en danger ? » El Ouertani, victime collatérale

Slaheddine El Ouertani est en France depuis un an lorsqu’il est arrêté dans le quartier parisien de Barbès en train de vendre des chaussettes, et placé en rétention au centre de Vincennes. Après l’incendie, ce Tunisien de trente-cinq ans est mis en examen pour « destruction de bien par incendie » et « violences sur agent ». Sur les enregistrements de la vidéosurveillance, on le voit entrer et sortir du CRA2, portant des matelas enflammés. Pour son avocat, ces images montrent seulement que son client a essayé d’empêcher l’embrasement du centre en sortant les objets en feu. L’instruction y voit, elle, un incendiaire et place Slaheddine en détention provisoire. Le 4 novembre 2008, à Fresnes, il est violemment frappé par son codétenu, un Russe qui expliquera ensuite qu’il ne supportait plus ses prières. « Ce jour-là, dénonce Me Rideau- Valentini, un seul surveillant stagiaire avait sous sa responsabilité 200 détenus. À 7h50, il aperçoit Slaheddine à terre, mais ne prévient sa hiérarchie qu’à 7h55. Alors qu’une personne dans le coma ne doit pas être déplacée, le personnel soignant de la prison le met sur une chaise roulante portée sur quatre étages. Des lésions sont certainement dues à ce transport. » Slaheddine tombe dans un coma profond dont il ne ressortira que quatre mois et demi plus tard. Le codétenu, lui, a recouvré la liberté et pris la poudre d’escampette.

   Une chose est sûre :
    
   plusieurs policiers ont affirmé que des extincteurs ne fonctionnaient pas. « Accueille-t-on des gens pour les mettre en danger ? »
    
   Me RIDEAU-VALENTINI.

Autre scandale de cette affaire : l’acharnement du ministère public. « Même dans le coma, il était toujours en détention provisoire, poursuit l’avocat. Le parquet a fait un référé suspension contre la demande de mise en liberté, alors qu’il savait très bien que Slaheddine était dans le coma ! C’est de la provocation. » Début mars, la demande de mise en liberté aboutit enfin : Slaheddine est transporté au service de réanimation de La Pitié-Salpêtrière. Aujourd’hui, malgré son hémiplégie du côté gauche, Slaheddine El Ouertani reste sous contrôle judiciaire.

Marie Barbier

lundi 22 juin 2009

La liberté de la presse en terre sarkozyenne

C'est la première décision de Philippe Val depuis qu'il a pris officiellement, jeudi, la direction de France Inter: virer Frédéric Pommier, qui présente la revue de presse de la station chaque matin à 8h30 depuis septembre dernier. Val n'aura pas traîné: jeudi matin, il se présente à la rédaction d'Inter et c'est deux heures, après lors d'un pot, qu'il informe Pommier de sa décision.

Ce lundi, Val est allé s'expliquer face à la rédaction d'Inter. Selon un témoin, le nouveau directeur de France Inter a plaidé que la revue de presse n'est pas ce qui convient le mieux à Frédéric Pommier, et qu'il a, dans l'exercice, un problème de hiérarchisation de l'info. Val a assuré que son éviction n'a rien à voir avec Charlie Hebdo. Car il y a quelques mois, alors que son nom n'était pas encore évoqué pour la direction de France Inter, Philippe Val s'était accroché avec Frédéric Pommier. Présent dans le studio de la matinale (Val y était chroniqueur), il reproche, racontent des témoins de la scène, à Pommier de citer Siné Hebdo et pas Charlie Hebdo. Pas d'autre poste

Après avoir reçu vendredi la demande de clause de conscience signée du SNJ-FO, et un communiqué du SNJ prévenant qu'il refuserait «les oukazes», Val a inauguré lundi son premier tract intersyndical. «Stop!», s'intitule-t-il. Et l'intersyndicale d'affirmer qu'elle n'acceptera «aucun règlement de compte personnel, aucune suspicion illégitime, aucun procès d'intention, aucune mise au rancart d'un membre de la rédaction pour des motifs non professionnels.»

Pour les syndicats, l'affaire est entendue: «Notre confrère paye surtout le fait d'avoir cité Siné Hebdo dans la revue de presse. Philippe Val, à l'époque directeur (et actionnaire) de Charlie Hebdo, lui en avait vertement et devant témoins fait le reproche.» «La liberté éditoriale ne se discute pas», poursuit l'intersyndicale qui conclut: «Les syndicats SNJ, SNJ-FO, SNJ-CGT et SUD demandent solennellement à la direction de France Inter de revenir sur cette décision inacceptable pour toute la rédaction».

Philippe Val promet un autre poste pour Frédéric Pommier. «Mais il fallait lui trouver quelque chose avant de lui annoncer qu'il arrêtait la revue de presse, tempête un journaliste. Virer un gars au bout de deux heures, c'est délirant, ça ne se passe pas comme ça à Inter».

lundi 1 juin 2009

A quoi doit servir l'Université ?

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l'Humanité des débats, samedi 30 mai 2009

Avec Frédérique Bassino, professeur d’informatique à Paris-XIII, membre de la commission administrative nationale du SNES-SUP ; Isabelle Bruno, maître de conférences en sciences politique à Lille-II ; Jean-Louis Fournel, maître de conférence en langue et littérature à Paris-VIII, président de Sauvons l’université (SLU) ; François Vatin, professeur de sociologie à Paris-Ouest-Nanterre, signataire du « Manifeste pour la refondation de l’université française ».

Le mouvement de rejet de la réforme gouvernementale fédère enseignants, étudiants, personnels de l’université, comme cela a rarement été le cas. Est-ce que vous vous battez pour le statu quo ou pour une autre réforme ?

Jean-Louis Fournel. Contrairement à ce qu’ont voulu dire nos adversaires, ce mouvement n’est pas conservateur, il n’est pas favorable au statu quo. Nous avons tous demandé, depuis le début, des négociations globales parce que nous sommes profondément conscients qu’il y a une crise globale de l’université et que c’est de là qu’il faut partir. Quelle que soit la façon dont la ministre, avec une brutalité qui n’a eu d’égale que son incapacité à dialoguer dans les mois précédents, a fait agir les recteurs comme des préfets en mission, ce mouvement n’est pas terminé. Ce qui est en jeu est trop important pour qu’il s’arrête.

Isabelle Bruno. Les assemblées générales auxquelles j’ai assisté à Lille témoignent d’une double prise de conscience. De plus en plus de collègues sont convaincus que nous sommes engagés dans une lutte de longue durée et que cette lutte n’est pas simplement dirigée contre le gouvernement actuel. La casse du service public d’enseignement supérieur et de recherche ne concerne pas seulement la France, mais elle s’inscrit au niveau européen, avec une implication de plus en plus forte des institutions communautaires (Commission, Conseil) et d’autres acteurs comme l’Association européenne de l’université, très active dans le « processus de Bologne », ou le récent G8 des universités (1). C’est à ce niveau que nous devons créer un rapport de forces. Nous ne sommes pas dans une bataille corporatiste pour la survie d’une institution qui persisterait dans son être, mais dans une bataille politique opposant des projets de société.

Frédérique Bassino. L’emploi, le budget de l’enseignement supérieur et de la recherche, la place des formateurs dans notre société à travers la question du statut, de la formation, du mode de recrutement des enseignants-chercheurs, des enseignants du primaire et du secondaire sont des axes importants du mouvement. La volonté de toute la communauté universitaire de discuter sur l’ensemble témoigne d’une réflexion globale. Et des idées importantes ont été réaffirmées, comme le fait que le savoir n’est pas une marchandise ou comme l’attachement du monde de l’université et de la recherche à la collégialité et à la coopération.

François Vatin. Il ne peut y avoir de statu quo parce que c’est une chose de gagner un combat politique contre un gouvernement qui engage des réformes qui ne nous satisfont pas, c’est une autre chose de gagner un combat pratique vis-à-vis d’un public qui, pour des raisons diverses, privilégie de façon systématique des dispositifs sélectifs, professionnalisants, voire payants. Il ne suffit pas de dire que la qualité de l’enseignement dans l’université française est bonne, ce dont je suis persuadé - encore faut-il en convaincre ce public. Lorsque, comme je l’ai vu, un chauffeur de taxi se sent obligé de payer très cher une école privée préparant au concours d’orthophoniste pour sa fille qui vient de réussir le bac S avec mention très bien, on mesure que nous avons un défi difficile à relever. C’est ce qui me mobilise, parce que c’est par ce biais qu’on accroît l’injustice sociale.

La mise en concurrence de l’université, d’abord avec les grandes écoles, ensuite avec de multiples écoles professionnalisantes, notamment privées, s’est amplifiée au cours des dernières années. Le gouvernement ne cherche-t-il pas à inscrire encore davantage l’université dans cet environnement en la privatisant par morceaux ?

Jean-Louis Fournel. Le député rapporteur de la loi LRU, Benoist Apparu, a dit explicitement que le problème de l’université française était son insuffisante adaptation au monde de l’économie. On voit ce qu’il a en tête. Nous ne pouvons accepter qu’on impose dans le champ universitaire les critères qui prévalent dans l’organisation du champ économique. Par ailleurs, il ne faut pas ignorer que, selon l’OMC et l’OCDE, dont les directives sont très claires sur le sujet, le savoir est un bien marchand comme un autre. Quant aux grandes écoles, la question est un peu différente. Elles sont une particularité française, des lieux où se forme intégralement le groupe dirigeant de l’État et de l’économie, mais où, sauf exception, on fait peu de recherche scientifique. Le paradoxe, c’est qu’on demande à l’université d’être le lieu de production de la recherche, mais on organise le « siphonnage » des meilleurs étudiants vers les grandes écoles. Aucun gouvernement, de droite comme de gauche, n’a su traiter ce problème.

Frédérique Bassino. Il est peu fair-play de mettre en parallèle les résultats des universités avec ceux des grandes écoles où on a dirigé les meilleurs étudiants en leur donnant de surcroît deux fois plus de moyens. Dans tous les cas, quelles que soient les comparaisons, lé est le parent pauvre de l’enseignement supérieur.

François Vatin. Il ne faut pas trop se fixer sur le cas des grandes écoles. C’est l’arbre qui cache la forêt. On invoque souvent ces fleurons historiques de l’enseignement supérieur français pour dire qu’il ne faut pas casser ce qui marche. Mais, derrière les grandes écoles, s’est développé tout un enseignement supérieur privé, très mal connu et parfois d’une grande médiocrité. La transformation imposée à l’université dans le cadre des réformes en cours est sans doute inquiétante. Mais ce processus de contournement de l’institution universitaire l’est à mon sens plus encore, tant pour la qualité de l’enseignement supérieur que pour l’équité sociale dans l’accès aux formations.

Isabelle Bruno. Il n’y a pas encore de privatisation à proprement parler. En revanche, il y a la volonté, beaucoup plus insidieuse, d’une part, de conformer l’administration des universités à la gestion des entreprises, sous cette forme qu’on appelle « la gouvernance » (on retrouve cela pour l’hôpital) et, d’autre part, d’associer des acteurs économiques, des patrons, notamment le MEDEF, aux instances dirigeantes, aux conseils d’administration des universités pour y insuffler l’esprit d’entreprise.

Frédérique Bassino. Avec le désengagement de l’État et le transfert des charges aux universités, on peut s’attendre à ce que les appels à des fonds privés se multiplient. À brève échéance, l’augmentation des frais d’inscription et la mise en place de prêts étudiants pour financer les études risquent de devenir d’une brûlante actualité.

François Vatin. La privatisation et ce qu’on pourrait appeler la « désacadémisation » de l’enseignement supérieur sont déjà là. Prenons le cas de l’enseignement scientifique. Seuls 15 % des bacheliers scientifiques poursuivent leurs études en sciences à l’université. Les autres se répartissent entre les classes préparatoires aux grandes écoles (de plus en plus souvent ouvertes dans des établissements privés), la première année de médecine (sachant qu’aujourd’hui, pour réussir le concours, beaucoup s’inscrivent aussi, parallèlement, dans un établissement privé), et enfin les IUT, qui sont publics, mais aussi les classes de BTS, ouvertes également, le plus souvent, dans des lycées privés. Autrement dit, il ne suffit pas de défendre les valeurs de l’université pour ceux qui sont en son sein ; il faut se poser la question de la place de l’université dans l’ensemble de l’enseignement postbac en France, en prenant conscience qu’elle est en train d’être marginalisée.

Le gouvernement, se référant aussi au classement de Shanghai, invoque un problème de compétitivité et prône la mise en concurrence des universités…

Isabelle Bruno. Le gouvernement français n’a rien inventé. Il reprend une croyance largement partagée par tous les adeptes du néolibéralisme, ou plutôt de ce qu’on appelle « la nouvelle gestion publique », à savoir qu’on ne devient compétitif qu’en étant soumis à la concurrence. Dès lors qu’on assigne aux universités un objectif de compétitivité (aussi absurde soit-il), elles doivent prouver leur capacité à survivre dans une compétition internationale objectivée dans les palmarès. Il leur faut notamment se plier aux critères de classement retenus pour se hisser dans le peloton de tête. C’est ce raisonnement qui sous-tend la politique des pôles (pôles de compétitivité, pôles de recherche et d’enseignement supérieur, mais aussi pôles hospitaliers), suivant une logique industrielle de fusion, de taille critique et d’attractivité internationale. L’« université compétitive » doit être visible dans l’espace mondialisé et se distinguer par ses performances, pour attirer des capitaux à la fois financiers (à travers des fondations et des frais d’inscription en hausse) et « humains » (les meilleurs cerveaux : prix Nobel, enseignants-chercheurs « publiants », « bons » étudiants « vite sortis »). Ce réaménagement inégalitaire du territoire répond aux prescriptions de l’OCDE et se retrouve chez nos voisins européens. Les politiques éducatives et scientifiques sont donc alignées sur les politiques d’entreprise et d’innovation, dans l’objectif de bâtir un « marché de la connaissance ».

Jean-Louis Fournel. Je suis tout à fait d’accord avec cette analyse. Quant au fameux classement de Shanghai, on oublie toujours de rappeler qu’il a été fait pour faciliter le choix par les étudiants chinois de l’université étrangère où poursuivre leurs études. Il défavorise les sciences humaines et sociales, les lettres par rapport aux sciences. Il est fondé sur une conception de l’évaluation purement quantitative qui pénalise les coopérations. Albert Fert explique que, faisant partie d’une unité mixte avec le CNRS, son prix Nobel rapporte, selon les critères de Shanghai, deux fois moins de points à l’université. On pourrait multiplier les effets pervers de ce type de classement, parler des universités américaines qui « achètent » des prix Nobel pour remonter de quelques places dans le classement, rappeler aussi que ne sont, pour l’essentiel, prises en compte que les recherches rédigées en anglais.

Frédérique Bassino. Le rôle de l’université est aussi de transmettre des savoirs. Comment mesurer la compétitivité d’une université qui, tout en recrutant dans un milieu relativement défavorisé, forme ses étudiants à un niveau qui leur permet une insertion dans le monde du travail ? Nos dirigeants devraient réfléchir aussi à l’expérience de l’école mathématique française, une des plus prestigieuses au monde puisqu’elle compte de nombreuses médailles Fields, l’équivalent du prix Nobel pour cette discipline. Dans le journal du CNRS, le directeur scientifique pour les mathématiques explique que cette école française est fondée sur une politique de réseau, d’irrigation de l’ensemble des laboratoires du pays. Tout le contraire de la mise en concurrence.

Isabelle Bruno. La compétitivité appliquée aux activités éducatives et scientifiques est un non-sens dès lors qu’on considère que la fonction sociale de l’université est de former des citoyens, d’émanciper les individus des pouvoirs économiques et politiques. Il ne faut pas s’attaquer aux critères des classements mais à leur raison d’être.

François Vatin. Mais nous risquons de défendre l’esprit universitaire pour une fraction de plus en plus faible du public qui, de surcroît, se retrouve là par défaut. Notre débat tourne autour de l’université, alors qu’il devrait tourner autour du service public d’enseignement supérieur en France. C’est la raison pour laquelle, dans le premier point de l’appel que nous avons lancé (2), nous préconisons la création d’un véritable ministère de l’enseignement supérieur qui ait la tutelle sur l’ensemble du dispositif. Nous n’allons pas faire disparaître de but en blanc tout ce qui s’est constitué au fil des ans. Il faut en prendre acte mais en finir avec un ministère de l’Enseignement supérieur qui n’a que la tutelle des universités stricto sensu. En France, pour s’installer comme boucher, il faut un CAP, mais pour monter une boîte privée d’enseignement supérieur, rien n’est exigé. Nous sommes face à une privatisation rampante, cachée et anarchique de l’enseignement supérieur.

Frédérique Bassino. Quand on parle de l’attractivité des universités, la question des moyens n’est pas qu’une clause de style. L’enseignement supérieur doit, à l’heure actuelle, faire face à un afflux de nouveaux bacheliers et ce public n’est pas le même qu’il y a quarante ans. Par contre, classes préparatoires, filières d’IUT, sections de techniciens supérieurs ou écoles privées (pas forcément de bonne qualité, en effet) ont en commun, pas tant le côté sélectif, que le fait que ce sont des petites structures où les étudiants sont très suivis, où ils sont pendant de nombreuses heures en présence du personnel enseignant. Cette assurance de bénéficier d’un encadrement important compte pour beaucoup dans les choix d’orientation. De ce point de vue, on ne peut pas se satisfaire du fonctionnement actuel des licences universitaires, elles ne sont pas attrayantes. Donc, je reviens à l’idée que la question des moyens, en particulier du nombre d’enseignants qualifiés, ayant du recul, des idées, faisant de la recherche, est fondamentale. Cela ne réglera pas tout, mais c’est une des conditions essentielles de lutte contre l’échec scolaire et pour que des projets innovateurs, adaptés à des publics qui auparavant n’accédaient pas à l’université, puissent être mis en place.

Isabelle Bruno. À écouter François Vatin, on a l’impression que le problème des universités est la perte d’effectifs, alors que notre cheval de bataille - la revendication, face aux 900 postes supprimés, d’un plan pluriannuel de création d’emplois - tient plutôt au sureffectif d’étudiants, entraînant un sous-encadrement pédagogique. L’enjeu est bien de leur offrir de meilleures conditions d’études. Or, celles-ci dépendent étroitement des conditions de travail des personnels universitaires qui s’avèrent de plus en plus précaires.

François Vatin. Le ministère annonce une réduction des effectifs universitaires pour l’année prochaine comme une conséquence des grèves. C’est une opération de communication. Mais il ne prend pas beaucoup de risques parce que le mouvement de réduction des effectifs est une réalité qu’il ne faut pas nier, qui fait partie du problème. Nous avons connu une expansion exponentielle jusqu’au milieu des années 1990 ; ensuite, les effectifs se sont stabilisés, alors que, parallèlement, les formations extra-universitaires n’ont cessé de croître. Ainsi, le taux d’inscription à l’université des bacheliers sortant du bac a baissé de 10 % entre 1997 et 2007, passant de 45 % à 35 % des effectifs.

Jean-Louis Fournel. Je partage une partie du diagnostic, mais la question du nombre de personnes qui s’inscrivent à l’université, même si elle est loin d’être secondaire, n’est peut-être pas le bon levier pour notre réflexion car les formes de causalité pour en rendre compte sont multiples. Il faut donc se garder d’avoir un discours catastrophiste et décliniste en liant des choses qui ne sont pas nécessairement liées. D’autant qu’il faudrait cesser d’avoir, dans ce pays, des politiques éducatives en accordéon. Le mini-baby-boum que connaît le France depuis 1998 va nous mener, d’ici dix à quinze ans, de nouveau, à des années d’augmentation considérable du nombre d’étudiants potentiels. Il est extrêmement important de se projeter vers l’avenir, de se demander de quel type d’université a besoin notre société.

Frédérique Bassino. Nous ne devons pas occulter les conséquences de l’évolution du marché de l’emploi. Dans les années 1970, on allait à l’université pour se cultiver, en sachant qu’on pouvait s’arrêter à n’importe quel moment et trouver du travail. 1990 a marqué la progression du chômage chez les cadres, donc, en particulier, chez les diplômés de l’université. Dans ces conditions, les filières à caractère professionnalisant - écoles d’infirmières, pharmacie, médecine - attirent davantage que les filières longues, qui donnent une formation générale et dont l’emploi de sortie est moins clairement identifié. Autre remarque : l’effondrement du nombre de bacheliers scientifiques qui poursuivent leurs études dans cette direction. Le phénomène est général et ne concerne pas seulement l’université. De nombreux élèves des grandes écoles d’ingénieurs choisissent des carrières dans le domaine du commerce et de la finance.

Si certaines de vos appréciations divergent, ne peut-on dégager des points de convergence dans l’état des lieux que vous dressez ?

François Vatin.Il faut être bien clair sur le diagnostic. Je suis tout à fait d’accord sur la nécessité d’en finir avec les politiques de recrutement en accordéon. Il n’empêche que la fraction de la tranche d’âge des dix-huit à vingt-cinq ans qui suivent une formation supérieure continue à augmenter. Autrement dit, ce n’est pas cette question démographique globale qui explique la chute des effectifs de l’université, mais la sélection négative qu’elle subit de la part des étudiants et de leur famille. Il faut bien mesurer que c’est un drame pour l’université. Les secteurs universitaires qui s’en sortent le mieux sont en effet ceux à caractère professionnalisant, mais, plus que cela, ce sont ceux qui disposent d’un monopole professionnel : médecine, pharmacie, d’un côté ; droit, de l’autre. Nos collègues juristes ont eu très peur, il y a quelques années, quand on a donné le droit à Sciences-Po de préparer au concours du barreau (3). Nous connaissons cette situation depuis longtemps dans les sciences et les sciences humaines, car, sauf en psychologie, nous ne disposons de monopole sur aucun espace professionnel. Il en est de même en sciences.

Frédérique Bassino. Il y a la baisse des effectifs, mais une des raisons pour lesquelles les premiers cycles ne sont pas attrayants, c’est le taux d’échec, un problème complexe dont la solution passe à l’évidence par l’augmentation du taux d’encadrement. Envisager les problèmes de l’université en lien avec l’ensemble de l’enseignement supérieur, d’accord. Mais je ne vois pas en quoi cela répondra au problème concret de l’échec scolaire. Nous avons longtemps été mis sur la défensive sur la question des moyens. On ne pourra plus éviter de la mettre sur la table.

Jean-Louis Fournel. Dans la logique qui nous est imposée aujourd’hui, la professionnalisation est réduite à l’employabilité immédiate. Or, l’université a le devoir de ne pas raisonner uniquement sur le court terme. Nous avons été trop timides, nous avons accepté le discours de gens qui n’ont qu’un rapport extrêmement labile avec la tradition universitaire, qui raisonnent à partir du champ de l’économie. Nous avons accepté de rendre dicibles des positions qui ne l’étaient pas en France il y a vingt ans, comme le mépris exprimé aujourd’hui par nos gouvernants pour tout un pan de la culture universitaire. Ceci n’est pas un épiphénomène, c’est la traduction d’une bataille culturelle. Nous devons en tenir compte pour, tous ensemble, ne plus être sur la défensive et élaborer des propositions pour une université qui retrouve le sens de ses valeurs.

Isabelle Bruno. Le constat établi par François Vatin est incontestable, mais je ne comprends pas très bien la relation de cause à effet qu’il en dégage. Depuis 1984, le nombre d’étudiants a presque été multiplié par 4 (on est passé d’environ 650 000 à 2,5 millions), alors que le personnel universitaire n’a augmenté que de 30 %. Cela explique en grande partie l’orientation d’un grand nombre d’étudiants vers des filières où ils peuvent effectivement bénéficier d’un suivi plus étroit. Et si on observe aujourd’hui un fort taux d’échec en licence à l’université, la principale cause en est le sous-encadrement pédagogique, avec des travaux dirigés à 30-35 étudiants et des amphis à 600. C’est le sens de notre mobilisation : refuser de gérer la pénurie de moyens ! Il faut rappeler que 600 millions d’euros de crédit d’impôt recherche sont offerts aux entreprises, alors qu’avec seulement 1,5 % de cette somme, on aurait pu créer 1 000 postes dans les universités.

François Vatin. Ne confondons pas la période qui va jusqu’au milieu des années 1990, qui est marquée par une croissance exponentielle des effectifs dans l’université, et celle qui suit, qui est au contraire caractérisée par leur réduction dans la plupart des secteurs, médecine, pharmacie et droit exceptés. Réduction qui s’est accélérée au cours de ces dernières années. Sans doute la question des moyens est importante et la sous-dotation de l’université française est un scandale historique que nous avons malheureusement longtemps toléré. Mais, paradoxalement, la crise survient alors que l’évolution des effectifs étudiants est à la baisse. Il faut probablement poser le problème autrement, notamment en se penchant sur la répartition globale des moyens publics nationaux, mais aussi régionaux, voire locaux, entre les universités et les autres formations d’enseignement supérieur. J’aimerais que l’on en discute, en particulier au niveau des régions. Compte tenu de la multiplication des écoles privées, il faut aussi que l’on discute globalement de la participation des familles au coût de l’enseignement supérieur, et pas seulement de la question des droits d’inscription.

Jean-Louis Fournel. Nous sommes d’accord sur une bonne partie du diagnostic. « Sauvons l’université » est née du refus de la paupérisation mais aussi du refus de la concentration du pouvoir dans un petit nombre de mains, notamment celles des présidents d’université. Or, il est apparu que le problème allait se poser aussi dans le secondaire, avec les nouvelles prérogatives envisagées pour les principaux de collège et les proviseurs de lycée, et dans le primaire, à travers la création des établissements publics d’enseignement primaire. L’objectif étant de donner aux chefs d’établissement la possibilité d’embaucher sans limites du personnel contractuel, donc précaire, et d’octroyer à des conseils d’administration composés pour partie de représentants du monde économique et politique, une autonomie de gestion partielle. Cette perspective est une catastrophe absolue pour le niveau de formation des enfants de ce pays, de la maternelle à l’université. Ce qui est en train d’être mis en place a un caractère global et une très grande cohérence. Nous devons en tenir compte

Quelles pistes de réflexion et d’action voyez-vous pour la prochaine période ?

Jean-Louis Fournel. Ce mouvement dure depuis quatre mois, il est totalement inédit. Quels que soient par ailleurs les résultats revendicatifs, il a un acquis, c’est le fait que notre communauté a recommencé à se penser comme acteur possible de sa propre transformation. Elle n’est plus dans la logique, dominante depuis quinze ans, d’une forme de passivité face aux réformes qui nous étaient imposées en rafales tous les deux ou trois ans. C’est extrêmement positif, et cela permet de repenser les choses de façon plus efficace, parce qu’au-delà de l’analyse idéologique que l’on peut faire, le problème fondamental, c’est qu’on ne réforme pas l’université contre la communauté universitaire. Mme Pécresse va partir sans doute vers d’autres horizons, mais l’université reste en place, et il faudra bien trouver des solutions.

Isabelle Bruno. Cette réflexion a tout à gagner à prendre une envergure européenne. Ce sera le cas, en particulier, ce samedi le 30 mai, au « 104 » rue d’Aubervilliers, au cours d’une journée de rencontres européennes organisée par le collectif Printemps 2010, qui réunit une quinzaine d’organisations syndicales et associatives. Autour du thème « Pour une autre Europe du savoir », des enseignants-chercheurs britanniques, allemands, italiens ou grecs viendront témoigner de leurs situations et de leurs mobilisations nationales. L’idée est de susciter un débat citoyen sur l’avenir que nous souhaitons pour l’enseignement supérieur et la recherche en Europe, d’échanger des expériences militantes et de préparer un contre-sommet européen en mars 2010, pour faire entendre notre voix sur la scène européenne, voire internationale.

Frédérique Bassino. Cette dimension européenne est l’une des nouveautés très importantes de ces mobilisations dans l’université. Elle avait déjà commencé à prendre forme dans la préparation du contre-sommet de Louvain et du sommet de Turin. Des liens se sont créés et nous avons pu mesurer que les questions qui sont posées en France le sont aussi dans les autres pays européens. Plusieurs d’entre eux connaissent des mobilisations étudiantes et universitaires. Je pense notamment à la Grèce et à l’Italie. Nous avons aujourd’hui besoin de faire vivre une concertation entre les différents mouvements pour gagner sur des questions de fond comme celle de l’université.

François Vatin. La façon dont la communauté universitaire, pour la première fois, s’est prise en main, a essayé de réfléchir à la situation des universités françaises est très significative. L’appel que nous avons lancé avec notre « Manifeste » s’inscrit dans cet esprit. On a beaucoup reproché aux universitaires d’être dans une attitude négative. Nous avons relevé le défi, en réunissant autour d’une table des personnes d’horizons idéologiques extrêmement divers, avec des opinions différentes, y compris sur la loi LRU. On s’est aperçus alors qu’il était possible d’arriver à un diagnostic commun et à quelques propositions que nous avons lancées dans le débat public. Sans doute avons-nous une bataille à mener contre une certaine idéologie anti-académique, développée avec un cynisme étonnant par le pouvoir politique national actuel, mais il nous faut aussi gagner plus généralement une bataille de l’opinion pour faire valoir la signification des études universitaires. Il faut tenir les deux bouts entre valeurs académiques et demande d’accès à l’emploi. Pour cela, je prendrai le problème dans l’autre sens. Quel type de formation souhaitons-nous, en France, pour ceux qui sont amenés à occuper des fonctions d’encadrement de tous types ? Et il me semble que nous pourrions nous mettre d’accord sur la nécessité de disposer d’une véritable politique de l’enseignement supérieur en France, ce que nous n’avons pas.

Isabelle Bruno. Si on se réfère au rapport d’étape de la révision générale des politiques publiques, il y a bien des lignes directrices et un tableau de bord avec des objectifs édictés clairement par le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. C’est une façon gestionnaire de « piloter » les universités, mais cela reste une politique publique. Il nous faut donc résister à ce mode managérial de gouvernement qui informe le contenu des politiques néolibérales.

François Vatin. Elle ne porte pas sur la totalité de l’enseignement supérieur. Et, par exemple, sur une labellisation des établissements qui délivrent des diplômes ou sur la qualification qu’on peut exiger de personnes qui reçoivent des étudiants après le bac.

Jean-Louis Fournel. Si elle ne porte pas là dessus, c’est parce qu’elle ne le veut pas. Et il faut bien dire que cette politique est celle qui est préconisée par l’OCDE depuis vingt ans, qu’elle est explicitée dans les textes de l’OMC. À cet égard, il est terrible que la question universitaire soit totalement absente de la campagne des élections européennes. C’est la raison pour laquelle, pour apporter sa contribution à ce débat capital sur l’université dans l’Union européenne, SLU a décidé de rendre public un texte d’interpellation circonstancié, adressé aux citoyens, aux partis politiques et aux candidats aux élections européennes. (4)

Frédérique Bassino. Parmi les divers maux dont souffre l’université, il y a l’insuffisance de moyens. Une véritable politique d’enseignement supérieur passe aussi par donner à l’université les moyens dont elle a besoin pour accomplir sa mission.

(1) Le processus de Bologne vise à créer un espace européen de l’enseignement supérieur d’ici à 2010. Il a débuté en 1999 avec la signature de la déclaration de Bologne. Le G8 des universités a réuni à Turin, les 18 et 19 mai 2009, des responsables d’université de 18 pays.

(2) Le « Manifeste pour la refondation de l’université française » a recueilli 4 888 signatures depuis le 13 mai. petitions @ alter.eu.org

(3) Ce concours donne le droit d’exercer la profession d’avocat.

(4) En accès libre sur le site de Mediapart : http://www.mediapart.fr/club/edition/observatoire-des-reformes-des-systemes-de-formation-enseignement-et-recherche/article-89>

Table ronde réalisée par Jacqueline Sellem

Commentaire sur le rapport Cotis

Par Angelo Gianfrancesco

http://www.13.pcf.fr/Les-pieges-politiques.html

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