Le blog de marseille5

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vendredi 5 février 2010

Suède. Le coup de massue libéral

La droite a impulsé un tournant libéral dans les années 1990. Revenue au pouvoir 
il y a trois ans, 
elle enfonce le clou 
concernant les écoles 
et la protection sociale. Les conséquences 
sont dramatiques 
pour les plus démunis.

Stockholm (Suède), envoyé spécial.

Qu’est-ce qui coûte le plus cher dans une école  ? Les bâtiments. L’entreprise Helianthus, qui a son siège à Varby, dans la
 banlieue sud de Stockholm, a inventé un nouveau concept  : l’école mobile. Une semaine sur deux, dans les maternelles que gère l’entreprise, en Suède et en Norvège, les classes montent dans un bus-école avec tables pour dessiner, matelas pour dormir, tableau pour enseigner, et toilettes. Un outil idéal pour partir en excursion au musée, en forêt, et faire des activités de plein air, défend l’entreprise. Et pour économiser de l’argent. « Dans l’école d’à côté, les locaux sont prévus pour 80 élèves, nous explique l’ancienne enseignante et inventrice du concept, Solveig Sunnebo. Grâce au bus, nous pouvons accueillir 22 élèves supplémentaires. »

En Suède, pays modèle de l’État providence, le Parti social-démocrate a géré le pays quasiment sans interruption depuis 1926. Le premier gouvernement de droite, entre 1991 et 1993, a impulsé un tournant libéral. Pour preuve, l’éducation. Celle-ci est devenue un marché comme un autre, par décision du gouvernement social-démocrate, à la fin des années 1990. Les communes sont tenues de financer les établissements privés en fonction de leur nombre d’élèves. Depuis 2006, Uppsala, ville située au nord de Stockholm, est passée à droite. De la même manière que quinze autres communes du royaume, la municipalité a instauré le principe du « droit de défier ». Si la municipalité gère un service public, une entreprise a la possibilité de se porter candidate à sa gestion. L’administration communale doit alors lancer un appel d’offres pour évaluer la demande. Au terme de l’évaluation sur le prix et la qualité, le service peut rester public, ou être délégué à une entreprise privée pour quelques années. C’est à Uppsala qu’Helianthus a demandé à remporter le marché d’une dizaine d’écoles maternelles. Un contrat qui rapporterait la coquette somme de 50 millions de couronnes (5 millions d’euros). « C’est la première fois que le “droit de défier” porte sur un marché aussi important », a appris un employé d’Helianthus qui décrit son entreprise comme l’un des « trois dragons » du marché des écoles maternelles.

Sten Widmalm n’entend pas se laisser faire. Deux de ses filles sont passées par la Höganas förskola (école maternelle publique). L’une d’elles y est encore. Il s’insurge contre cette procédure  : « Il est difficile de juger par avance de la qualité du service. » Aujourd’hui, les parents ont le choix entre public et privé. « Ce droit sera restreint demain, si Helianthus remporte le marché », estime-t-il. Cecilia von Otter est également parente d’élèves. « Ce qui m’ennuie, c’est qu’on ne considère pas comme un choix le fait que j’aie placé mes enfants dans un établissement public. » De plus, si privatisation il y a, « on ne sait pas si le personnel restera ou non ». Les deux parents apprécient l’équipe pédagogique. Et pour Sten Widmalm, il y a un risque concernant la qualité. Il cite un rapport de l’agence pour l’éducation, Skolverket  : « Dans les écoles maternelles privées, 11 % des employés à temps plein manquent de formation pour travailler avec des enfants, alors qu’ils ne sont que 4 % dans le public. » Selon ce même rapport, « 55 % des employés à temps plein des écoles maternelles publiques ont une formation pédagogique avancée ». Une part qui tombe à 43 % dans les écoles privées. Du côté d’Helianthus, on rassure  : il serait « stupide » que la municipalité n’oblige pas à la reprise du personnel enseignant  ; et on assure que les parents sont « demandeurs » d’activités en extérieur. Concernant la protection sociale, à partir du 1er janvier, 55 000 malades de longue durée basculeront de l’assurance santé vers l’assurance chômage. Cette mesure fait partie de la politique « d’activation » du nouveau gouvernement de droite, qui a remporté les élections de 2006. À savoir  : pousser chômeurs et malades sur le marché du travail. Après six mois d’arrêt pour longue maladie, quelqu’un devra chercher un autre emploi que celui qu’il occupait, en s’inscrivant à l’assurance chômage, tout en étant malade. Après six mois, il devra être disponible pour tout autre emploi sur le marché du travail suédois, y compris à qualification et rémunération inférieures. « Un malade perd ainsi le contact avec son employeur, nous traduit le journaliste indépendant Lennart Kjörling. Or, il est plus facile au sortir d’une maladie de retourner au travail dans un endroit que l’on connaît. »

La seule alternative pour rester en congé est d’avoir une allocation à vie, accordée uniquement en cas de maladie incurable. « En psychiatrie, il est difficile de soigner un malade en lui disant qu’il ne sera jamais guéri  ! » s’insurge Jenni Fjell. Avec quelques collègues, Jenni Fjell a lancé, en 2007, le réseau Resurs, pour informer sur les réformes des congés maladie. « L’assurance maladie ne fait plus confiance au diagnostic des médecins », estime-t-elle.

Le réseau a été rejoint cette année par des patients inquiets. Ils sont 800. Ulla Nihtinen est en arrêt maladie. Ella travaille depuis l’âge de dix-sept ans et a longtemps fait du sport. En 2000, elle subit une opération et est victime d’une erreur médicale. Depuis, elle souffre de carences en vitamines, sans que ce ne soit décelé. À l’automne 2003, sa tension monte, elle sombre dans la dépression, souffre de fatigue. Elle retourne au travail quelques mois, au printemps suivant, puis l’an dernier. Des expériences qui l’ont rendue encore plus malade. Ses médecins diagnostiquent des pertes de mémoire dues à des problèmes neurologiques. À cinquante-deux ans, elle n’est pas assurée d’avoir une pension de longue durée. Incapable de travailler, elle ne pourrait prétendre à l’assurance chômage. Son amie, Ann-Christin Johansson, a deux emplois en tant qu’orthophoniste. Depuis 2006, elle souffre de fibromyalgie. Une maladie qui lui cause de fortes douleurs musculaires et l’épuise. Elle ne peut travailler que 25 à 50 % du temps. Et pourtant, en février, son arrêt maladie s’arrêtera, et elle sera basculée vers l’assurance chômage et forcée de travailler à 100 %. « J’ai déjà deux emplois. Je n’ai pas besoin d’en chercher un autre. Cette situation me stresse, nous explique-t-elle. J’ai besoin de calme, leur politique est parfaite pour me rendre malade  ! » Inapte au travail à temps plein, cette femme, qui a quarante-deux ans et une fille à charge, pourrait se retrouver sans assurance chômage, et devrait réclamer l’aide sociale (une sorte de RMI), de moins de 500 euros quand on a un enfant. « Je ne sais pas comment je vais faire, s’inquiète-t-elle. Je ne vais quand même pas retourner vivre chez mon père de soixante-dix ans  ! J’ai une licence universitaire, c’est une honte que de pointer à l’aide sociale simplement parce que je suis malade  ! »

Mettre tout le monde au travail, coûte que coûte, est une constante gouvernementale, de droite comme de gauche. Cela permet au pays d’afficher un taux d’emploi parmi les plus élevés de l’Union européenne  : plus de 74 % l’an dernier. Mais c’est au prix de drames humains. La droite a restreint, en 2007, les conditions d’accès à l’assurance chômage. Derrière ces mesures, il y a l’éternel cliché que « quand on est indemnisé, on ne cherche pas de travail, analyse Lisa Rasmussen, du Parti de gauche (Vansterpartiet, parti postcommuniste). C’est faux  ! En 1999, on était indemnisé à 100 % et il n’y avait que 1 % de chômeurs ». En Suède, les syndicats gèrent l’assurance chômage. « L’idée est que les salariés rémunèrent à un bon niveau les chômeurs afin que ceux-ci ne fassent pas baisser les salaires. » C’est pourquoi le gouvernement de Fredrik Reinfeldt a fait passer de 80 % à 65 % l’indemnisation après trois cents jours sans emploi. En outre, le gouvernement a fait augmenter la cotisation que le salarié doit verser à l’assurance chômage. Une cotisation différente selon le risque de se trouver au chômage. Un professeur d’université paie moins qu’un employé de la restauration. Résultat, 500 000 personnes, plus de 10 % des salariés, et de nombreux jeunes ont quitté le système d’assurance chômage et les syndicats. La part des chômeurs non indemnisés augmente depuis 2007. Ces derniers doivent pointer à l’aide sociale, gérée par les municipalités. Et ce dans un contexte où le taux de chômage est passé de 6 % à 9,4 % en un an, l’un des plus hauts d’Europe de l’Ouest. Malgré les attaques, le modèle social reste fort. « Notre syndicat a perdu 20 à 25 % de ses membres », explique Ulrika Vedin, des travailleurs du commerce de la centrale LO. Mais l’organisation « réclamera 2,5 à 3,5 % d’augmentation de salaire », lors des négociations salariales nationales de printemps. « Nous réclamons en général une hausse correspondant à l’inflation et aux gains de productivité dans toute l’économie, et ce pour toutes les branches, afin de réduire les écarts de salaires », poursuit-elle. Ce mode de négociation a permis une augmentation des salaires réels de 40 % entre 1992 et 2002, les portant à l’un des niveaux les plus élevés au monde. Un niveau qui explique pourquoi le modèle suédois résiste, malgré les attaques.

En détruisant les assurances chômage et maladie, l’État se défausse sur les collectivités locales, qui gèrent l’aide sociale. Le dernier recours pour les plus démunis. À Botkyrka, commune sociale-démocrate, « nous résistons et nous n’avons pas prévu de couper dans les budgets sociaux cette année, ni l’année prochaine », se réjouit le chef du groupe du Parti de gauche, Mats Einarsson. Et en 2011  ? « Ce sera plus dur, il nous faut un nouveau gouvernement  ! »

Gaël De Santis

vendredi 24 juillet 2009

Les « pratiques acceptées » de l’armée israélienne

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Proche-Orient . Une association de soldats vétérans israéliens dénonce l’utilisation de boucliers humains lors de l’offensive de Gaza.

Lentement, le vent tourne. Si, en 2002, lors de l’offensive lancée en Cisjordanie, l’armée israélienne avait pu échapper à ses responsabilités dans les massacres perpétrés, notamment dans le camp de réfugiés de Jénine, il n’en est plus de même aujourd’hui. L’offensive menée à Gaza du 27 décembre au 18 janvier avait soulevé un cri de protestation à travers le monde. Si un quarteron de défenseurs acharnés d’Israël avait applaudi aux bombes au phosphore blanc, aux tirs contre des écoles de l’ONU ou aux destructions de maisons, la majorité des peuples avaient exprimé leur émotion devant une attaque qui a fait plus de 1 400 morts et 5 000 blessés palestiniens. D’autant que la volonté israélienne d’empêcher la presse internationale de pénétrer dans la bande de Gaza indiquait clairement que cette armée, et ses chefs, ne tenait pas vraiment à opérer devant des témoins qu’il serait difficile de contredire. Ce qui n’est pas le cas lorsqu’il s’agit de paroles de Palestiniens que Tel-Aviv assimile toujours à de la propagande, voire à de l’antisémitisme.

Parmi les nombreux murs dressés par Israël, un est en train de se lézarder. Au lendemain de l’offensive, déjà, des soldats avaient dénoncé des attitudes militaires contraires aux droits de l’homme, s’apparentant à des crimes de guerre, voire des crimes contre l’humanité. La branche israélienne de l’organisation Médecins pour les droits de l’homme (Physicians for Human Rights) a accusé l’armée d’avoir violé le droit international lors de l’offensive « Plomb durci » dans la bande de Gaza, notamment en ce qui concerne la sécurité des blessés et des équipes soignantes. Aujourd’hui, c’est une autre organisation non gouvernementale, une association de soldats vétérans, Breaking the silence (briser le silence), qui révèle les « pratiques acceptées » au sein de l’armée israélienne. Il s’agit selon elle de « la destruction de centaines de maisons et mosquées sans que cela n’ait d’objectif militaire, l’emploi de phosphore en direction de zones habitées, la mort de victimes innocentes tuées avec des armes légères, la destruction de propriétés privées et (…) une atmosphère permissive dans la structure de commandement qui a permis aux soldats d’agir sans contraintes morales ». Le document est composé de témoignages anonymes de trente soldats engagés dans les combats durant l’offensive israélienne à Gaza. « Les témoignages prouvent que la manière immorale dont la guerre a été menée était due au système en place et non aux soldats individuellement », a affirmé Mikhael Manekin, au nom de l’ONG.

ISraëL refuse

toute commission d’enquête

Les soldats israéliens ont ainsi utilisé des civils comme boucliers humains (« À chaque maison dont nous nous approchions, on envoyait les voisins à l’intérieur », a expliqué l’un d’eux) et reçu pour instruction de tirer sans se préoccuper des conséquences. « On nous disait que la sécurité des soldats résidait dans leur puissance de feu, a raconté un militaire. On faisait ainsi comprendre aux soldats que leur vie était le plus important et qu’il n’y avait aucune raison qu’un de nos soldats soit tué parce qu’on avait laissé à un civil le bénéfice du doute. » L’armée israélienne a rejeté ces accusations, affirmant dans un communiqué que, selon ses propres enquêtes, « il est clair que les soldats des forces armées israéliennes ont opéré en accord avec les lois internationales et les ordres qu’ils ont reçus, en dépit des combats difficiles et complexes ». Le seul problème est que, comme toujours, Israël refuse toute commission d’enquête internationale qui permettrait de faire la lumière sur ce qui s’est réellement passé dans la bande de Gaza. Une attitude qui ne peut que jeter le doute sur les déclarations officielles israéliennes, alors que les témoignages des soldats corroborent ceux recueillis par les grandes ONG de défense des droits de l’homme.

Pierre Barbancey

vendredi 17 juillet 2009

Berlin suspend sa ratification du traité de Lisbonne

Allemagne . La Cour constitutionnelle met en cause les carences démocratiques de la transposition en droit national du texte européen.

Nouveau contretemps surprise dans le processus de ratification du traité de Lisbonne : la Cour constitutionnelle allemande a annoncé hier qu’elle suspendait la ratification de l’Allemagne - adoptée il y a quelques mois par voie parlementaire - tant qu’une loi d’accompagnement préservant les droits du Bundestag et du Bundesrat n’était pas promulguée.

Agissant sur des plaintes déposées par des députés de Die Linke, d’un côté, et de la droite eurosceptique, de l’autre, la Cour a certes jugé que le traité était « compatible » avec la Constitution. Mais pour ajouter aussitôt que son adoption devait être conditionnée à celle d’un nouvel arsenal législatif national, afin que Bruxelles ne puisse empiéter sur les droits des citoyens. Autrement dit : si les juges vers lesquels tous les regards des « élites » européennes étaient tournés n’ont pas condamné le texte, ils n’en ont pas moins exprimé le besoin de le border sérieusement pour préserver les droits des citoyens.

La décision illustre en fait une nouvelle fois les terribles carences démocratiques du texte européen, lesquelles carences ont été l’une des raisons majeures de son rejet dans les opinions à chaque tentative de greffe depuis quatre ans. Après la présen-tation infructueuse du traité constitutionnel fixant la construction européenne dans un cadre de marbre libéral, recalé par les référendums français et néerlandais, son clone adopté à Lisbonne est ainsi soumis à un véritable parcours du combattant. Son sort dépend, on le sait, d’une nouvelle consultation du peuple irlandais, prié de revoter à l’automne après avoir dit « non » une première fois. Et maintenant voilà que la Cour constitutionnelle allemande relève elle-même de graves manquements démocratiques.

L’arrêt des juges de Karlsruhe, siège de la Cour constitutionnelle, est en effet on ne peut plus explicite. Il souligne qu’en raison d’un « déficit de démocratie structurel » au niveau de l’Union européenne (UE), les droits de codécision du Parlement allemand doivent être clairement inscrits dans une loi. Aux yeux de la cour, ce serait le seul moyen de « garantir l’efficacité du droit de vote » des citoyens allemands et de « veiller » à ce que l’UE « n’outrepasse pas les compétences qui lui ont été octroyées. »

Une course de vitesse est désormais engagée à Berlin pour que la loi d’accompagnement exigée par la Cour, soit élaborée et ratifiée par le Bundestag le plus vite possible. Les partis de la grande coalition (CDU et SPD) se sont réunis en urgence et la chancelière Angela Merkel a aussitôt fait annoncer que le Bundestag serait prié d’interrompre sa pause estivale pour siéger le 26 août et lancer le processus de ratification de la loi afin qu’elle puisse être promulguée au plus tard le 8 septembre. Tout nouveau délai pourrait avoir un effet calamiteux sur la suite du processus de ratification en Irlande et ailleurs (voir encadré ci contre). Mais aussi sur les législatives prévues outre-Rhin à la fin du mois de septembre.

En dépit de la très large majorité dont dispose les partis sociaux-démocrates et chrétiens-démocrates, il n’est pas exclu que ce processus de ratification à l’arraché ne suscite des réactions fortes au sein de l’opinion publique. Selon de récents sondages, une immense majorité de citoyens (de 70 % à 85 % des personnes interrogées) continuent de se prononcer pour la tenue d’un référendum sur le sujet ; dont l’issue, selon tous les observateurs, s’annoncerait très incertaine. L’organisation d’une consultation populaire serait pourtant « le seul moyen », souligne Die Linke, de rendre sa « légitimité perdue » au processus de ratification. Et il n’est pas certain que le débat n’interfère dans la campagne des législatives. Ce qui, fait-on observer au siège de Die Linke, à Berlin, n’est naturellement pas de nature à rassurer « les partis du consensus néolibéral. »

Bruno Odent

dimanche 5 avril 2009

LA GAUCHE ET LE PARLEMENT EUROPEEN

Francis WURTZ Article pour "TRANSFORM" 16/3/2009

Il est de bon ton, dans certains cercles de gauche - et plus particulièrement "d'extrême -gauche" -, de prendre de haut le Parlement européen: "que faites-vous dans cette galère?"; "les décisions se prennent ailleurs"; "tout changement y est illusoire"... Je comprends naturellement - et partage - l'exaspération que suscitent tant l'orientation structurelle des politiques de l'Union européenne que les profondes carences démocratiques de son mode de fonctionnement. J'exècre moi aussi le "crétinisme parlementaire" qui conduit trop souvent des élus à s'enfermer dans la "bulle" de leur assemblée, loin de la vie réelle, et à surestimer grandement leur capacité personnelle à changer les choses. Mais là, il s'agit, à mes yeux, d'autre chose.

UNE COOPERATION PERMANENTE AVEC LES MOUVEMENTS SOCIAUX

Il s'agit souvent d'une méconnaissance des conditions des batailles politiques européennes en général, et des prérogatives acquises au fil des quinze dernières années par le Parlement de Strasbourg en particulier. Notamment en matière de "codécision". Ainsi, dans nombre de domaines, particulièrement ceux liés au marché intérieur européen, la Commission européenne propose des projets de directives ou de règlements, mais ce sont le Parlement européen et le Conseil (qui représente les 27 gouvernements) qui les adoptent, les amendent ou les rejettent. Et si ces deux institutions n'arrivent pas à s'entendre sur un texte identique à la virgule près, la directive ou le règlement ne peut entrer en vigueur. Dans de nombreux cas, le Parlement a donc parfaitement les moyens de bloquer ou de rendre caduc un projet de la Commission. Ainsi, il a rendu caduc le projet de libéralisation des services portuaires et bloqué celui sur le temps de travail qui visait à permettre à chaque Etat de porter la durée de travail hebdomadaire jusqu'à 65 heures ou davantage.

Bien souvent, l'on se retrouve, hélas, dans une situation différente: l'amendement de rejet du projet de la Commission que présente presque systématiquement le groupe de la "Gauche unitaire européenne - Gauche verte nordique" (GUE - NGL) n'obtient qu'une centaine de voix, la majorité des élus - PSE compris - préférant modifier le texte sans toucher au fond. Ce fut le cas de la "Directive Bolkestein": la majorité s'est contenté d'en réduire le champ d'application en laissant croire, à tort, que tout le danger était dès lors écarté en ce qui concerne les domaines laissés en dehors de la directive: santé, services sociaux d'intérêt général... Le rejet complet d'un texte aussi emblématique aurait, à l'inverse, rendu politiquement beaucoup plus difficile pour la Commission européenne le fait de revenir à la charge sur ces points Ce qu'elle a déjà commencé à faire.

On le voit: le problème n'est pas l'absence de pouvoirs du Parlement, mais le trop faible nombre de députés prêts à rompre, par leur action et par leurs votes, avec la logique libérale. Aussi, proclamer que "le Parlement européen ne sert à rien", cela sonne "de gauche", mais aide la droite... et ses alliés. Pendant ce temps, les directives passent et sont tranquillement transposées en droit national dans chaque pays membre.

Deux questions méritent d'être clarifiées à ce propos. La première est celle d'une apparente contradiction: si les traités les plus récents ont renforcé les prérogatives du Parlement européen, pourquoi les avons-nous combattus? C'est que ces mêmes traités ont surtout intégré et codifié un modèle économique libéral - avec des règles contraignantes pour tout Etat qui l'a signé et ratifié. Par conséquent, une "autre Europe" exige un autre traité. C'est fondamental. Mais cela n'efface pas la possibilité - et le devoir pour la gauche - d'user des prérogatives nouvelles de ce Parlement pour contrer ces règles, empêcher autant que possible qu'elles soient traduites en directives, et nourrir la crise de légitimité du modèle actuel pour faire murir les conditions d'une alternative. Un peu de dialectique ne nuit pas au combat de classe...

L'autre question à clarifier est celle de l'articulation entre ce type d'action parlementaire et les mouvements sociaux. Sans appui sur les luttes sociales, le mouvement associatif, les réseaux citoyens, les élus locaux..., un groupe comme le nôtre aurait été impitoyablement marginalisé au sein du Parlement européen. En revanche, en devenant un interlocuteur privilégié des acteurs sociaux porteurs de l'exigence de "changer d'Europe", il a conquis une place incontestable dans la confrontation politique dans toutes les institutions européennes. Il est donc clair que notre groupe a besoin de ces liens de coopérations étroites et permanentes avec syndicats, ONG, réseaux de gauche pour peser utilement.

J'ajoute: l'inverse est tout aussi vrai. Les mobilisations sociales seules ne suffisent pas à faire basculer les rapports des forces. Il n'y a pas de lien mécanique antre la puissance d'une manifestation devant le Parlement et le résultat du vote des parlementaires. Changer la donne en Europe exige une construction dans la durée faite de luttes sociales, de bataille d'idées et d'interventions politiques, depuis le "terrain" jusqu'aux institutions.

Ce qui a fait la force de l'irruption citoyenne extraordinaire de la campagne pour le référendum de 2005 en France, c'est qu'elle a intégré tous ces niveaux d'intervention. Je rappelle que le point de départ de ce mouvement a eu lieu au Parlement européen, le 3 septembre... 2003, sous la forme d'une opposition argumentée à M. Giscard d'Estaing - venu présenter le projet de traité constitutionnel issu de la "Convention" qu'il a présidée - de la part du groupe GUE-NGL, seul face à la "standing ovation" alors réservée au "père de la Constitution" par une assemblée subjuguée. Cette révélation de "la face cachée de la Constitution" fut diffusée à plusieurs millions d'exemplaires dans le pays par un parti - en l'occurrence le PCF - convaincu de la justesse de cette cause et suffisamment organisé pour s'adresser largement à la population. Les plus politisés de nos concitoyens s'en saisirent ainsi que de plus en plus d'organisations de gauche pour une fois unies. Un débat s'engagea, qui fit boule de neige. Des progressistes d'autres pays européens y prirent part. C'est l'illustration par excellence de cette "nouvelle façon de faire de la politique" seule apte, à nos yeux, dans la durée, à changer l'Europe.

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LES GRANDS AXES DE NOTRE IDENTITE DE GAUCHE

Naturellement, les formes que peut prendre cette mobilisation citoyenne articulée à l'activité politique et parlementaire varient d'un pays à l'autre et aussi d'un thème à l'autre. La gauche aux Pays-Bas ou en Irlande a sa propre expérience victorieuse sur le traité. En Italie et en Allemagne, elle a réussi des mobilisations extraordinaires sur le thème de la paix. En Autriche, elle avait impressionné toute l'Europe par sa résistance à Haider. Dans les pays nordiques, elle a réussi à donner à l'écologie ou encore au féminisme une place de premier plan...

Pour un groupe comme le nôtre, le but est dès lors de tenter de mutualiser ces expériences pour construire ensemble une identité de gauche forte, transcendant les partis membres et, le cas échéant, dépassant leur positionnement spécifique. S'il fallait mettre un accent particulier sur quelques grands axes de cette "identité GUE-NGL", j'évoquerais: le social, l'écologie, le féminisme, la solidarité, la démocratie et les droits humains, la paix.

LE SOCIAL

Nous agissons pour une construction européenne qui mette au cœur de son ambition, de sa finalité, les hommes et les femmes, leur égalité, la promotion de leurs capacités et de leurs droits. Cela touche à l'emploi et à la formation qui doivent être garantis à toutes et à tous. Cela touche à l'éducation, à la recherche, et à la culture. Cela touche à la santé et aux conditions de vie. Cela touche à l'exercice d'une citoyenneté de notre temps, dans l'entreprise comme dans la société.

Un tel choix appelle des moyens adéquats. Nous préconisons notamment la mobilisation de tous les instruments pertinents pour orienter l'argent vers le financement de ces priorités. Ce qui renvoie à nos propositions respectives concernant la Banque Centrale européenne, le crédit sélectif, le pôle financier public, la taxation des mouvements de capitaux ou encore l'action à l'échelle mondiale pour réformer en profondeur les institutions internationales. Pour certains d'entre nous, cela signifie également favoriser l'émergence d'une vraie monnaie commune mondiale pour une maitrise commune du financement des biens communs à toute l'humanité.

L'ECOLOGIE

Nous agissons pour une Europe à l'initiative sur le plan écologique. Je pense au climat, à la biodiversité, à l'énergie propre, aux transports publics et au ferroutage, au logement offrant un cadre de vie décent, à la propreté de l'air, à la gestion responsable et publique de l'eau... Et j'ajoute: je pense aussi, à cet égard, à la nécessité de porter une nouvelle ambition alimentaire et agricole, une politique qui protège l'agriculture paysanne et non l'agro-business.

LE FEMINISME

Nous agissons pour une Europe reconnaissant l'égalité des droits entre les femmes et les hommes dans toutes les sphères de la vie - à commencer par les lieux de travail. Pour nombre d'entre nous, le féminisme est constitutif de la transformation sociale; l'Europe doit être anti-patriarcale et les associations doivent être reconnues comme des partenaires dans le dialogue social et sociétal. Pour tirer vers le haut tous les droits, nous demandons que chaque femme vivant en Europe puisse bénéficier des lois les plus avancées pour les femmes qui soit en vigueur dans un pays de l'Union - y compris en matière de parité, cette pierre angulaire de la démocratie. Nous demandons notamment la reconnaissance du droit à la santé génésique et à l'éducation sexuelle; le respect effectif du droit des femmes à la contraception et à l'avortement; une loi-cadre contre les violences faites aux femmes.

LA SOLIDARITE

Nous agissons pour une Europe solidaire, qui exclue l'exclusion; bannisse la précarité; proscrive les discriminations, le racisme, la xénophobie, l'homophobie; récuse la mise en concurrence des peuples et établisse avec ses partenaires du Sud une relation fondée sur l'égalité et non la soumission; le développement mutuel et non la prédation; le respect et non la condescendance ou le mépris. Une telle Europe doit proscrire la pauvreté qui frappe 65 millions d'Européennes et d'Européens dont 2/3 de jeunes! Elle doit également assurer aux résidents les mêmes droits qu'aux autres citoyens -y compris le droit de vote, notamment aux élections locales- Et elle protéger les réfugiés et non se protéger contre eux. Dans une telle Europe, il n'y a pas de place pour un texte comme la "directive de la honte" sur les centres de rétention, ni pour la chasse aux personnes sans papiers!

LA DEMOCRATIE

Nous agissons pour une construction impliquant réellement et durablement les citoyennes et les citoyens dans tous les enjeux importants: l'élaboration des politiques, le contrôle de leur mise en œuvre, l'évaluation des résultats. Nous nous mobilisons également pour le respect effectif des droits fondamentaux dans l'Union européenne: il est significatif que c'est un membre de notre groupe - Giusto Catania - qui est l'auteur du seul rapport adopté durant la présente législature sur cette question. Il traite de toutes les formes de discriminations; du cas des migrants et des réfugiés; des droits de l'enfant, ainsi que des droits sociaux.

LA PAIX

Nous agissons pour une Europe qui use de son poids et de son influence pour faire émerger de nouvelles règles dans les relations internationales: plus justes, plus démocratiques, plus pacifiques.

Face à la permanence de conflits non résolus -comme l'occupation de la Palestine et le criminel étranglement de la population de Gaza-, face à la banalisation de la guerre, -comme en Irak ou en Afghanistan-, l'Europe doit prendre parti; sans complaisance pour les gouvernements responsables, elle doit mettre son autorité au service de solutions politiques fondées sur le droit international; s'engager dans une relance du désarmement et non accepter l'installation d'un "bouclier anti-missile" américain sur son sol; et se libérer de la tutelle de l'OTAN, qui n'a plus aucune raison d'être.

Face au scandale de la faim, aux criantes inégalités de développement et à tous les dérèglements d'un système qui s'emballe, elle doit s'engager pour dépasser la guerre économique et la loi du plus fort, pour des rapports de coopération fondés sur la complémentarité et l'intérêt mutuel. Un milliard d'êtres humains touchés par la malnutrition au XXIème siècle, c'est une monstruosité dont l'Europe ne peut s'accommoder!

Face aux rapports de dominations qui oppriment tant de nations, elle doit, non se couler dans le moule de l'"Occident", mais se rapprocher de tous les pays à la recherche de voies nouvelles, permettant l'émancipation et le respect de la dignité de leur peuple.

En un mot, nous sommes pour une Europe-levier pour changer le monde!

Mais pour qu'une telle refondation ne soit pas qu'un catalogue de vœux pieux et puisse réellement, même très graduellement, se concrétiser, il faut, dans le même temps, s'attaquer aux ressorts du modèle qui a failli en même temps qu'il fait obstacle aux changements nécessaires: celui de "l'économie de marché ouverte où la concurrence est libre", celui de l'"interdiction de toute entrave à la libre circulation des capitaux"; celui d'une Banque centrale inaccessible aux citoyens comme aux institutions publiques et dévouée aux marchés financiers; celui d'un Pacte dit de stabilité visant en fait à rationner les dépenses publiques sociales; celui d'un libre-échange généralisé et de son corolaire: la pression permanente à la baisse des coûts salariaux, des normes environnementales, des réglementations et des droits, au nom de la compétitivité; celui de centres de décisions majeurs hors de portée des citoyens et de leurs élus. Autrement dit tout ce qui structure l'Europe libérale dans tous les traités depuis une vingtaine d'années - traité de Lisbonne compris. Notre groupe est le seul à afficher cette cohérence entre les objectifs et les moyens d'une "autre Europe".

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UN GROUPE DE REFERENCE POUR LES PROGRESSISTES D'EUROPE ET DU MONDE

Au fil de ces batailles, nos chemins ont tout naturellement croisé ceux de tout l'arc progressiste européen. D'abord, les organisations syndicales: notre principe a été de coopérer en toute franchise avec toutes celles qui y voient, elles même, un intérêt, de la Confédération européenne des syndicats jusqu'au "Forum Europe Sociale" animé par notre ami Horst Schmitener et très engagé contre l'Europe libérale. Par exemple, sur les services publics: nous avons pu réunir 22 syndicats de cheminots de l'Union européenne face au quatre rapporteurs du Parlement sur un ensemble de quatre directives de libéralisation du rail. Dans un autre domaine, nous avons pris l'initiative d'une audition sur le "livre vert" de la Commission européenne sur la "modernisation du droit du travail": plus de 30 représentants syndicaux de 12 pays européens, de l'Est comme de l'Ouest, y ont pris part. Au sujet de la directive Bolkestein, la diversité de nos interlocuteurs fut bien plus large encore puisque toutes les organisations présentes au rassemblement géant de Bruxelles s'étaient, la veille, réunies avec nous pour un échange d'expériences particulièrement précieux. En réalité, il ne se passe guère de mois sans rencontre de travail avec des syndicats et des animateurs de mouvements sociaux.

Nous sommes également en liaison permanente avec nos amis du Parti de la Gauche européenne, dont nombre de partis composant notre groupe sont membres; des représentants ou des représentantes de fondations progressistes - le réseau Transform - ainsi que, depuis peu, avec un tout nouveau et prometteur réseau d'élus locaux européens - le réseau REALP.

Il en va de même pour le mouvement associatif, dans tous les domaines évoqués plus haut. C'est le cas des mouvements féministes - tel "l'Initiative Féministe européenne" ou "Choisir", ainsi que des associations nationales. C'est aussi le cas des organisations écologistes: nous avons ainsi engagé, il y a sept ou huit ans, une coopération de longue durée avec Ricardo Petrella, internationalement reconnu par son engagement pour la reconnaissance du droit à l'eau, coopération qui s'est notamment concrétisée par la co-organisation de la première "assemblée mondiale des élus et citoyens de l'eau" dans l'hémicycle du Parlement européen, en 2007. De nombreux autres enjeux environnementaux - tels l'amiante ou le réchauffement climatique - ont donné lieu à des initiatives associant notre groupe aux organisations les plus représentatives. Parallèlement, nous nous honorons d'avoir invité au Parlement Dr Pachaury, Président du GIEC (IPCC) - aujourd'hui Prix Nobel de la Paix - dès le début de la présente législature, pour lui donner l'occasion de sensibiliser les députés à la cause climatique.

Les associations de solidarité avec les migrants et les réfugiés ont, elles aussi, reconnu notre groupe comme un vecteur privilégié de leur combat, en particulier dans la lutte contre les centres de rétention et la "directive de la honte": visites à Lampedusa, à Melilla, aux Canaries; hearing au Parlement européen; exposition itinérante; pétition en ligne; brochure pédagogique...: notre groupe a joué sur ce terrain un rôle jugé utile par tout le mouvement associatif concerné.

J'ai déjà évoqué les droits humains: l'élaboration du rapport de notre collègue Catania a donné l'occasion d'une large concertation avec les associations engagées sur ce terrain. Des initiatives spécifiques sur les droits des homosexuels en Europe ont réuni les associations LGTB -ILGA - SOS HOMOPHOBIE.

Enfin, l'engagement du groupe pour la solidarité internationale en a fait, je crois pouvoir le dire, le groupe de référence au Parlement européen pour les forces de progrès de bien des régions du monde: de la Palestine au Kurdistan de Turquie; de l'Afrique aux nouvelles démocraties d'Amérique latine; de l'Irak à l'Afghanistan; de la République Tchèque où doit être implanté le "bouclier antimissile" jusqu'au sommet de l'OTAN à Strasbourg et à Kehl, nous nous sommes efforcés de répondre présents au côté des forces engagées pour un monde de paix.

J'espère que celles et ceux qui travaillent à un titre ou à un autre avec notre groupe se reconnaitront dans ce trop rapide tour d'horizon. Leur confiance et leur amitié sont notre plus précieux encouragement. À bientôt, pour une nouvelle page de notre engagement commun.

dimanche 1 février 2009

Gaza. Ces témoignages qui accusentl’armée israélienne de crimes de guerre

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l'Humanite, 26 janvier 2009

Gaza . Exécutions sommaires, tirs contre des civils, humiliations. L’armée israélienne est en accusation. Reportage.

Bande de Gaza,

envoyé spécial.

C’est à l’est de Jabaliya. Un grand hameau qui s’appelle Ezbet Abed Rabbo. Peut-être faut-il plutôt écrire « s’appelait ». On est à quelques kilomètres de la frontière avec Israël. On peut d’ailleurs distinguer la ville de Nahal Oz, en contrebas. Au début de l’offensive terrestre, les chars israéliens ont déboulé. Il ne reste plus que des amas de béton de part et d’autre de la petite route. Et de la souffrance dans les coeurs des habitants. C’est à peine imaginable. C’est un tsunami humain, a dit quelqu’un. Le mot est juste. Mais parce qu’il est humain, il est volontaire. Le pouvoir israélien, via son bras armé, a sciemment, c’est-à-dire politiquement, décidé de détruire et de tuer les Palestiniens. Il ne s’agit plus ni de bavures, ni d’effets collatéraux, ni de situation de guerre. Lorsque le jour commence à tomber, le décor est encore plus impressionnant. À la lueur des braseros que les Palestiniens - allument pour s’éclairer et se chauffer, on distingue des formes brutes, agressives. Des cubes renversés et aplatis.

De la terre remuée, rendue meuble pour éviter toute nouvelle construction. La carcasse d’une ambulance, visiblement écrasée, raconte toute seule le mépris de la vie et des conventions internationales. Le vent qui souffle fait grelotter. Le froid n’explique pas tout. On se sent soudain seul, écrasé par ce qui vient d’arriver, désarmé devant ces familles décimées, anéanties. La barbarie est de retour. À moins qu’il ne faille avoir une lecture biblique :

« Il (Dieu) détruisit ces villes, toute la plaine et tous les habitants des villes, et les plantes de la terre » (Genèse, chapitre XIX, verset 25).

« Il a tiré sur

ma petite fille »

En mars dernier, lors d’une énième incursion dans la bande de Gaza, l’armée israélienne avait fouillé les maisons puis avait continué son chemin, vers Jabaliya. La famille Abed Rabbo (d’où le nom du lieu) occupait l’ensemble des petits immeubles qui se trouvaient là. Quand l’offensive a commencé, les Abed Rabbo étaient sur leurs gardes, mais pas plus inquiets que ça. Ce qui peut sembler étrange pour qui ne vit pas le quotidien de ces Palestiniens, soumis au bon vouloir des Israéliens. En mars dernier, par exemple, ils avaient fait une incursion dans la bande de Gaza en passant par le hameau. Ils s’étaient contentés d’une fouille des habitations et avaient passé leur chemin. « C’est pourquoi tout le monde pensait que ça allait être la même chose cette fois-ci », explique Khaled, trente ans. Lui se trouvait avec sa - famille au rez-de-chaussée d’un immeuble dans lequel - vivaient 27 personnes. Le 7 janvier, en milieu de matinée, les Israéliens sont arrivés. Ils ont installé un poste militaire. Les chars se sont mis en position derrière des buttes de sable alors que par haut-parleurs ils intimaient l’ordre aux gens de sortir.

« Comme nous habitions au rez-de-chaussée, nous sommes sortis les premiers, raconte Khaled, la voix tremblante. J’étais avec ma femme, nos trois filles et ma mère. J’avais un drapeau blanc. Sur le char, il y avait deux soldats. L’un mangeait des chips, l’autre du chocolat. On est resté comme ça pendant plus de cinq minutes, alignés. Personne ne nous disait rien. On ne savait pas quoi faire. Soudain un soldat est sorti du char. Il était roux et portait les papillotes des religieux. Il a tiré sur ma petite fille de deux ans, Amal. Ses intestins sont sortis de son ventre. Puis il a visé en rafale celle de sept ans, Sohad. Ma femme s’est évanouie. Il a tiré sur ma mère. » Summum du vice chez ce soldat, il n’a pas tué Khaled. Une ambulance se trouvait à proximité. « Ils ont fait descendre le chauffeur puis ont écrasé le véhicule avec un char », soutient Khaled Abed Rabbo. Les deux petites filles, Amal et Sohad, sont mortes. La troisième est grièvement blessée. Avec son frère et sa femme, Khaled les emmène, ainsi que la mère. Ils prennent la route non sans essuyer les tirs de snipers embusqués dans les maisons qui jouaient à leur faire peur en visant à côté. « Au rond-point, un homme a voulu nous aider avec sa carriole. Il s’appelait Hadnan Mekbel. Les Israéliens l’ont tué ainsi que son cheval. » Khaled sort son portable et montre ses filles dans un linceul. La troisième est dans un hôpital en Belgique. Elle est - tétraplégique. Sa femme est dans un état de choc psychologique permanent, Khaled ne peut pas oublier. Il revient tous les jours devant sa maison détruite. « C’est toute ma vie, mes souvenirs. Je vois mes enfants jouer autour de moi, dit-il. C’était la maison du bonheur. »

Une maison disparue, brisée par la dynamite israélienne, comme le raconte un voisin, Mohamed Abed Rabbo, membre de la famille, qui, lui aussi, a perdu son habitation, en face de celle de Khaled, de l’autre côté de la route. « Les Israéliens ont voulu nous faire évacuer, raconte-t-il. J’ai tenté de parlementer pour rester mais ils n’ont pas voulu. Ils ont dit qu’ils avaient ordre de faire sauter la maison. » Les soldats ne les ont même pas laissés prendre des affaires. « Ils nous ont dit : "Vous partez vers Jabaliya. Si quelque chose tombe, vous ne le ramassez même pas. Vous ne vous retournez même pas." » Encore une réminiscence de la Genèse et de la femme de Loth, transformée en statue de sel parce qu’elle s’était retournée. Quand ils sont arrivés à l’intersection de la route, ils ont entendu une explosion : leur maison n’était plus qu’un souvenir.

Khaled ne comprend plus rien. « Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter un tel sort ? demande-t-il. Les Israéliens ont détruit toute ma vie. » Pourtant, il ne réclame pas vengeance. Il n’en appelle pas à la loi du talion. « Je veux que le monde entier juge cet acte, pas moi, assure-t-il. Je demande la paix pour tout le monde. J’espère que mes enfants seront les derniers morts. Nous sommes un peuple qui aime la vie. »

son fils et son mari décapités

Salah Abou Alima, quarante-cinq ans, aimait aussi la vie. Jusqu’à ce jour terrible où des obus de char se sont abattus sur sa maison, à Bet Lahiya. Allongée sur son lit à l’hôpital Shifa de Gaza City, elle se souvient de l’apocalypse, de son mari et de son fils de quatorze ans décapités, du phosphore blanc qui tombait en billes de feu et qui l’a touchée elle aussi, comme nous avons pu le constater. « J’ai vu le corps de mon mari et ceux de mes trois enfants s’enflammer, dit-elle. Il y avait de la fumée partout. L’odeur était terrible. On suffoquait. » Elle se souvient aussi de son fils Ali, cinq ans, le visage brûlé, qui tentait de s’échapper. « J’ai essayé de m’enfuir avec ma fille de un an qui criait maman, maman. Mes vêtements ont commencé à brûler. » Un autre de ses fils, Mahmoud, vingt-huit ans, a tenté de leur venir en aide. Il a sorti les corps morts, les a placés dans une carriole. Ils sont partis pour tenter de fuir l’enfer. « Les Israéliens nous ont arrêtés. Ils ont pris les corps, ont creusé un grand trou et les ont jetés dedans. Puis, avec un bulldozer ils les ont recouverts. » Un autre fils, Omar, dix-huit ans, portait sa petite soeur dans ses bras. « Elle était morte mais il ne le voyait pas. Les Israéliens ont voulu qu’il la laisse, alors ils lui ont tiré dans le bras. » C’est ensuite le conducteur du tracteur qui les emmenait qui a été abattu par une autre patrouille israélienne. « Je veux les voir brûler car ils ont brûlé mon coeur, lance Salah Abou Alima à l’encontre des Israéliens. Mes enfants n’étaient pas des combattants, mon mari non plus. Ma maison n’existe plus. Ils ont tout détruit. »

Il était 6 heures du matin dans le quartier de Tal Al Hawa, de Gaza City. L’offensive militaire était lancée.

Les habitants entendent les chars israéliens s’approcher. Comme tout le monde, Tamer Al Khalede, vingt-sept ans, ne dort pas. Il tente de se faire une idée de la situation en écoutant attentivement ce qui se passe dans la rue. « On a entendu crier : "Ne me tuez pas !" Il y a eu des tirs et puis plus rien. » Le jeune homme n’en saura pas plus. Quelques minutes après les soldats entrent dans l’immeuble. « Ils sont venus avec un voisin qui parlait hébreu pour nous dire de descendre dans la rue, précise Tamer. Les hommes ont dû donner leur carte d’identité. Ils nous ont ensuite mis totalement nus devant les femmes et les enfants. Ils avaient des chiens qui sont venus nous renifler. » Ils ont ensuite été enfermés dans une pièce pendant 24 heures. « Les Israéliens étaient cachés dans les immeubles et ils tiraient dans la rue. Les ambulances ne pouvaient même pas approcher. » C’est Abou Amir qui accompagnait les soldats, puisqu’il parlait hébreu, dans chaque appartement. « Ils cherchaient s’il y avait encore du monde et en profitaient pour détruire les appareils ménagers, voler les téléphones portables, les ordinateurs, l’argent qu’ils trouvaient, et même les bijoux des femmes. »

Israël peut-il, va-t-il échapper à la justice internationale ? Plus les témoignages se multiplient, plus les crimes de guerre apparaissent, monstrueux. Bernard-Henri Lévy, bien calé dans le char israélien qui le transportait, comme il l’a raconté si fièrement, n’a sans doute rien vu. La fenêtre de tir derrière laquelle il se trouvait était trop petite.

Un des porte-parole franco— israéliens de l’armée israélienne, le colonel Olivier Rafowitz, qui se répandait complaisamment sur les plateaux de télévision français, va-t-il poursuivre ses activités en toute impunité ? Pour la première fois, les - autorités israéliennes semblent s’inquiéter des suites possibles. Des directives ont été données à des officiers de haut rang pour qu’ils évitent de voyager en Europe où ils pourraient être inculpés. Quant au premier ministre, Ehoud Olmert, qui a osé prétendre qu’il pleurait lorsqu’il voyait des enfants morts, il a donné le signal : « Les commandants et les soldats envoyés à Gaza doivent savoir qu’ils seront totalement protégés face à tous les tribunaux et qu’Israël les aidera. » Khaled Abed Rabbo, Salah Abou Alima et Tamer Al Khalede, eux, ne veulent que la justice mais toute la justice.

Pierre Barbancey Reportage photos : Pierre Trovel

vendredi 9 janvier 2009

Les enfants de Gaza dans la ligne de tir

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ISRAËL-TPO: Les enfants de Gaza dans la ligne de tir

RAMALLAH, 8 janvier 2009 (IRIN) - Les enfants de Gaza - soit environ 56 pour cent des 1,5 million d´habitants que compte la Bande de Gaza -luttent pour survivre à l´offensive israélienne, menée depuis le 27 décembre.

Selon l´Organisation mondiale de la santé (OMS), entre le 27 décembre et le 8 janvier, 660 Palestiniens ont été tués, dont 176 enfants et 86 femmes ; 2 950 ont été blessés, dont 40 pour cent d´enfants et 18 pour cent de femmes.

Interrogé sur le nombre élevé de victimes chez les enfants, le major Peter Lerner, porte-parole du ministère israélien de la Défense a déclaré à IRIN : « Le Hamas profite de la population civile, dont elle se sert comme d´un bouclier ».

« Israël fait tout ce qui est en son pouvoir pour éviter de porter préjudice aux non-combattants ; tout dommage collatéral qui pourrait leur être causé relève de la responsabilité du Hamas », pouvait-on lire dans un communiqué publié par le ministère israélien des Affaires étrangères, le 6 janvier.

Mais les enfants sont vulnérables pour d´autres raisons : 50 000 d´entre eux étaient atteints de malnutrition à Gaza avant l´offensive, et la moitié des enfants de moins de deux ans souffraient d´anémie, selon Save the Children.

En outre, aucun service de santé primaire (y compris les services de vaccination) n´est plus assuré auprès de la population, d´après l´OMS, et les enfants sont ainsi exposés au risque de contracter des maladies telles que l´hépatite ou la rougeole.

Environ un million de personnes, dont 560 000 enfants, vivent sans eau ni électricité, d´après Save the Children. Parce que les populations manquent d´électricité pour se chauffer pendant la nuit, les enfants risquent également l´hypothermie, et notamment les bébés et les nouveau-nés, toujours selon l´organisme.

Traumatisés

« Aujourd´hui, les enfants sont traumatisés et très anxieux ; ils sont constamment en alerte à cause des bombardements continuels », a expliqué Eyad al-Sarraj, psychiatre directeur du Programme communautaire de santé mentale de Gaza, qui dirige neuf cabinets de psychiatrie à Gaza. « Les enfants sont agités, n´arrivent pas à dormir, ils sont agressifs et urinent souvent au lit ».. « De l´intérieur de chez moi, j´entends les bombardements. Toutes les fenêtres de la maison ont volé en éclats », a raconté une fillette de 13 ans, qui habite la ville de Gaza. Cela fait neuf jours qu´elle est bloquée chez elle, sans électricité, avec sa mère et ses deux frères. « Je suis terrifiée, je n´arrive pas à manger, ni à dormir, ni à boire ». Sa famille n´a assez d´eau potable chez elle que pour un jour. Dans une autre famille, toujours dans la ville de Gaza, Lana Shaheen, 36 ans, mère de deux enfants, a déclaré : « Nous sommes tétanisés par la peur ; mes enfants ont des crises de pleurs incontrôlables à cause des frappes aériennes et du bruit des bombardements ». Les enfants risquent de subir un préjudice psychologique à long terme, selon le docteur al-Sarraj : « les enfants ont perdu la figure du père en tant que protecteur et vont chercher à rejoindre les rangs de groupes militants pour la remplacer

jeudi 8 janvier 2009

Une pétition pour la paix

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Pétition pour la suspension de l’Accord de partenariat entre l’Union Européenne et Israël

Nous demandons à l’Union Européenne de suspendre l’Accord de partenariat entre l’Union Européenne et Israël.

L’Union Européenne est le plus grand importateur de produits israéliens et son second plus grand exportateur.. En 2006, le total des échanges entre l’UE et Israël s’élevait à 23,5 milliards d’euros.

L’accord de partenariat UE-Israël constitue la base juridique de cette relation qui accorde à Israël des tarifs commerciaux préférentiels avec les pays de l’UE.

L’article 2 de la convention précise que ces relations doivent être fondées sur le respect des droits de l’homme et les principes démocratiques qui régissent leur politique intérieure et internationale.

L’Union Européenne est donc obligée en vertu du présent article, de suspendre l’Accord UE-Israël, tout pendant qu’Israël viole les droits de l’homme.

Le Peace Cycle s’est rendu dans les territoires palestiniens occupés et a été témoin des nombreuses violations des droits de l’homme par les autorités israéliennes, dont :

• La perte de liberté de mouvement pour les Palestiniens par la mise en place de checkpoints et des monticules de terre à des endroits stratégiques dans les territoires occupés, ce qui rend les déplacements entre les villages et les villes souvent impossibles et entrave la circulation des échanges commerciaux entre les territoires.

• Les routes pour Israéliens seulement dont l’utilisation est interdite aux voitures et aux passagers palestiniens rendent les déplacements beaucoup plus longs que nécessaire, et souvent impossibles.

• La démolition de maisons palestiniennes par les autorités israéliennes ont abouti à la perte déchirante de maisons et de biens pour les familles et détruisent leur sentiment de sécurité et d’appartenance.

• Le vol de terres palestiniennes pour construire le mur de séparation, une barrière considérée comme illégale par la Cour Internationale de Justice, et qui a servi à limiter la libre circulation et causé la perte des échanges commerciaux, entrainant un taux de chômage élevé et une extrême pauvreté.

• Les camps de réfugiés où les familles attendent depuis soixante ans de retourner dans leurs foyers perdus ou d’obtenir des indemnisations.

• Le déracinement de millions d’oliviers, symbole de la vie palestinienne, pour faire place à la construction incessante de colonies israéliennes sur des terres palestiniennes volées, bien que les colonies aient été jugées illégales et même si la cessation de cette activité est clairement définie dans la dernière initiative de paix d’Annapolis.

D’innombrables autres actes d’agression d’Israel à l’égard des Palestiniens se poursuivent chaque jour et restent non contestés sous prétexte de la sécurité.

Ce que Peace Cycle a vu illustre les abus des droits de l’homme à des époques différentes au cours des nombreuses années qui ont été jugés illégaux par les tribunaux internationaux à travers le monde. Pourtant, l’UE ne fait rien de visible pour demander des comptes à Israël. Bien que ces abus se poursuivent, l’Accord d’Association UE-Israël a permis au commerce avec Israël de se développer et l’ajout du plan d’action UE-Israël 2005-2008 a permis même des partenariats plus étroits.

Nous demandons une suspension immédiate de l’Accord d’Association UE-Israël et des autres échanges commerciaux entre Israël et les États membres de l’UE pour protester contre le fait qu’Israël continue de violer les droits de l’homme des Palestiniens.

Cette mesure de protestation devrait être maintenue jusqu’à ce que Israël mette fin à l’occupation illégale des territoires palestiniens occupés et au siège de Gaza et qu’il se confirme pleinement aux lois internationales sur les droits de l’homme.

Signer la pétition sur le site :

http://www. thepetitionsite. com/1/Suspend-EU-Israel-Trade-Agreement

http://www. thepeacecycle. com/

lundi 5 janvier 2009

Les va-t-en guerre ont toujours la côte

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in L'express, janv 09

En lançant une offensive contre la place forte des islamistes du Hamas, l'Etat juif poursuit une stratégie sur plusieurs fronts: militaire, politique, économique... Au risque de l'aveuglement.

Beaucoup de tactique, mais quelle est la stratégie? Près de deux semaines après le lancement de son offensive, le 27 décembre, les "buts de guerre" d'Israël, dans la bande de Gaza, restent opaques.

L'opération "Plomb durci" a commencé avec des vagues de bombardements ininterrompues, sur le modèle de l'opération américaine "Choc et effroi", menée en prélude à l'invasion de l'Irak en 2003. Entre autres cibles, dont des bases de miliciens palestiniens, ces frappes ont pulvérisé des dizaines d'édifices publics, comme ceux de la présidence palestinienne, du Parlement, du conseil des ministres et du ministère de l'Education. Le gouvernement israélien affirme, sans fournir de preuves, que ces bâtiments étaient réquisitionnés par la branche militaire des islamistes du Hamas; ils avaient été construits dans les années 1990, grâce aux fonds de la communauté internationale, pour servir d'ossature au futur Etat palestinien.

Le 3 janvier, confronté à la poursuite des tirs de roquettes sur son territoire, Israël a lancé une opération terrestre. Les colonnes de blindés ont rapidement pris position, coupant en deux la bande de Gaza. Les bombardements continuaient, en début de semaine, faisant de très nombreuses victimes parmi les civils. Lundi 5 janvier, 517 Palestiniens étaient morts; dont 20 %, selon les Nations Unies, de femmes et d'enfants. Les tirs de roquettes, qui ont fait 4 morts, se poursuivent également sur le territoire de l'Etat hébreu. Un soldat israélien a péri au combat.

Pourquoi la bande de Gaza est-elle toujours le théâtre de violences, trois ans et demi après l'évacuation des colonies israéliennes?

Sur les marches de l'Elysée, le 1er janvier, à la sortie de son rendez-vous avec Nicolas Sarkozy, la ministre israélienne des Affaires étrangères, Tzipi Livni, l'a encore redit: après l'évacuation des colonies juives de la bande de Gaza durant l'été 2005, les Palestiniens de Gaza avaient l'opportunité de poser les fondations de leur futur Etat, au lieu de quoi ils ont choisi d'élire le Hamas et de lancer des roquettes sur l'Etat juif...

REUTERS/Charles Platiau

Tzipi Livni, le 1er janvier dernier, à Paris.

Cet argument, leitmotiv de la diplomatie israélienne ces trois dernières années, omet un élément crucial. Le retrait de Gaza n'était pas destiné à faciliter l'accession des Palestiniens à l'indépendance. Au contraire même. Dès octobre 2004, dans une interview au quotidien israélien Haaretz, Dov Weisglass, chef de cabinet du Premier ministre d'alors, Ariel Sharon, avait prévenu: "Le désengagement fournit la dose de formol nécessaire pour qu'il n'y ait pas de processus politique avec les Palestiniens."

De fait, avant même la victoire électorale du Hamas en janvier 2006, les Palestiniens de Gaza ont été privés des moyens de se gouverner. Tout en maintenant son emprise sur les points de passage, bouclés à la moindre alerte, le gouvernement israélien dénia à l'Autorité palestinienne le droit de bâtir un port, de rouvrir son aéroport ou d'aménager un couloir routier avec la Cisjordanie. Ce simple remodelage du système d'occupation empêcha toute reprise économique à Gaza et accéléra le discrédit du Fatah.

Pourquoi la trêve en vigueur depuis le mois de juin a-t-elle été rompue?

L'échec de la trêve négociée en juin dernier est le produit d'une double provocation. La première est le fait d'Israël. Le 4 novembre, après cinq mois de cessez-le-feu globalement respecté, Tsahal pénètre en force à Gaza pour détruire un tunnel creusé par des militants islamistes. Six Palestiniens armés sont tués dans cette incursion, dont la nécessité n'a jamais été démontrée. En conséquence, et comme les stratèges israéliens l'avaient sans doute prévu, sinon voulu, le Hamas reprend aussitôt ses tirs de roquettes.

Seconde provocation, le 19 décembre: la direction du mouvement islamiste décide de ne pas renouveler le cessez-le-feu conclu pour six mois. De son point de vue, cet accord n'a plus de sens dès lors qu'Israël viole une clause portant sur la levée graduelle du blocus. Depuis le début de novembre, en effet, l'étranglement du territoire palestinien atteint un niveau tel que les agences des Nations unies ne parviennent plus à faire entrer leurs convois d'aide humanitaire.

En l'espace d'une semaine, le Hamas lance 200 roquettes sur Israël. Ce coup de sang des islamistes fait l'affaire des autorités israéliennes. Elles estiment qu'en refusant de revoir à la baisse ses exigences pour libérer le soldat Gilad Shalit, capturé en lisière de Gaza en juin 2006, et en poursuivant la contrebande d'armes via les tunnels creusés sous la frontière avec l'Egypte, le Hamas n'a pas non plus respecté sa part du contrat. Le Premier ministre Ehud Olmert ordonne donc à l'armée de mettre en oeuvre le plan d'attaque sur lequel elle travaillait depuis le mois de juin.

Que veut Israël?

Rendus prudents par le fiasco au Sud-Liban, lors de l'été 2006, les dirigeants israéliens disent ne pas tant vouloir détruire le Hamas que "redonner une vie normale aux habitants du sud d'Israël". De 2001, date de leur mise en service, à la veille de ­l'offensive contre Gaza, près de 3 700 roquettes de type Kassam ou Grad se sont écrasées sur le territoire israélien, en particulier dans la petite ville de Sderot.

La force de frappe des artilleurs du Hamas demeure limitée: 24 morts et un millier de blessés en sept ans. Mais leur capacité de nuisance est réelle. Les multiples opérations militaires ­menées en représailles, comme l'incursion, en mars 2008, qui a tué 120 Palestiniens, en majorité civils, n'ont jamais réussi à faire cesser les tirs. Persuadé que là où la force a échoué une force plus grande pourrait réussir, Israël s'est donc lancé dans une campagne de bombardements massifs.

REUTERS/Baz Ratner

Offensive israélienne au-dessus de la bande de Gaza, le 4 janvier.

Nul doute que la transition en cours à la Maison-Blanche, qui lui laisse les mains libres, a joué dans le choix du timing. Le calendrier électoral aussi. Avec un scrutin législatif le 10 février prochain, Tzipi Livni, chef du parti Kadima, et Ehud Barak, ministre de la Défense et dirigeant travailliste, ne pouvaient guère se permettre de temporiser face au Hamas, alors que leur rival, Benyamin Netanyahu, patron du Likoud et partisan de la manière forte, caracole en tête dans les sondages.

Ils ont donc fait le pari que, saoulé de coups, le mouvement islamiste préférera signer une trêve sous leur dictée et celle de parrains régionaux, comme l'Egypte ou le Qatar, plutôt que de courir le risque de perdre le contrôle de son simili-Etat. D'autant que certains responsables israéliens, comme Haïm Ramon, le vice-Premier ministre, poussent à un renversement du régime ­islamiste.

Que veut le Hamas?

Au début de l'année 2006, le candide Dov Weisglass, passé au service d'Ehud Olmert, révélait l'objectif du blocus de Gaza, resserré après le triomphe électoral du Hamas: "L'idée est de mettre les Palestiniens au régime, pas de les faire mourir de faim." Là encore, la consigne a été suivie à la lettre.

En dosant au millimètre la fermeture des points de passage, Israël a plongé la bande de Gaza dans un état de misère abjecte, sans pour autant qu'une famine s'y développe. Pour le Hamas, déjà boycotté par la communauté internationale et tenu à distance par ses rivaux du Fatah - l'organisation du président Mahmoud Abbas, boutée hors de Gaza lors des affrontements de juin 2007 - le danger le plus immédiat est là. Car l'embargo entretient un climat de grogne qui menace les acquis des islamistes.

Le choix de l'escalade militaire, outre qu'il ravit l'aile radicale du mouvement, vise donc à obtenir une trêve améliorée, qui inclurait une ouverture effective des points de passage, à commencer par celui de Rafah, avec l'Egypte. Avec son aura renouvelée de "résistant", le Hamas espère du même coup discréditer un peu plus le président Abbas, qui, depuis un an, négocie en vain avec Israël.

Et après l'attaque?

La victoire militaire est promise à Israël. Mais ses fruits risquent d'être amers: si le Hamas réussit à préserver sa tutelle sur Gaza, le mouvement islamiste aura, par son endurance, galvanisé les Palestiniens autour de lui et démontré la vanité des manoeuvres destinées à le court-circuiter.

A l'inverse, le président Abbas pourrait se rapprocher un peu plus de la sortie. Même s'il espère qu'un artifice juridique lui permettra de prolonger son mandat au-delà du 9 janvier, son terme officiel, il cessera d'être reconnu, après cette date, par le Hamas.

Il appartiendra alors à la communauté internationale et au futur président américain, Barack Obama, de réparer ces ravages. A l'échelle locale, bien sûr, mais aussi dans la région, où de nombreux régimes arabes modérés ont été bousculés par leur opinion publique.

"Depuis l'aube de la présence sioniste sur la terre d'Israël, aucune opération militaire n'a fait avancer le dialogue avec les Palestiniens", rappelle l'historien israélien Tom Segev. Il semble que la dernière en date ait même réussi à le faire ­reculer.

mercredi 27 août 2008

Géorgie-Russie, les enjeux de la crise

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Monde diplomatique, août 2008

Dans la nuit du 7 au 8 août, la Géorgie donnait l’assaut en Ossétie du Sud. Un cessez-le-feu avait été négocié en 1992 afin de mettre un terme au conflit armé consécutif à l’effondrement de l’Union soviétique. Il avait alors déjà opposé les Géorgiens aux Sud-Ossètes, qui avaient d’abord octroyé à leur région le statut de république autonome de Géorgie, avant de proclamer son indépendance face au refus de Tbilissi.

En moins de vingt-quatre heures, les unités blindées de la 58e armée de la Fédération de Russie, stationnées en république autonome d’Ossétie du Nord, sont arrivées sur le terrain. Elle visaient « à contraindre la Géorgie à la paix », selon les propres mots du président russe Dmitri Medvedev. Du côté de l’Abkhazie, des bâtiments de guerre russe de la flotte de la mer Noire sont arrivés le 10 août au large de la Géorgie, en provenance de la base navale de Sébastopol dans le sud de la Crimée en Ukraine et du port russe de Novorossiisk. Depuis lors, l’armée géorgienne a essuyé des revers successifs, bien que des avions de transport militaire américains aient rapatrié une partie des troupes géorgiennes déployées en Irak.

Lundi 11 août, les russes prenaient le contrôle de la capitale dévastée d’Ossétie du Sud, Tskhinvali. Mardi 12, le président Medvedev annonçait la fin des opérations militaires russes en Ossétie du Sud. Mercredi 13, les autorités de la République autoproclamée d’Abkhazie annonçaient avoir chassé les troupes géorgiennes de la haute gorge de la rivière Kodori, que Tbilissi occupait depuis juillet 2006 (1). Depuis, des accusations mutuelles de violations du cessez-le-feu fusent, tandis que le plan de paix défendu par le président français n’a toujours pas été signé par les belligérants. Moscou continue d’attaquer des cibles qu’elle estime stratégiques en Géorgie, hors zones de conflit. Ainsi, l’aviation russe détruisait dimanche près de Tbilissi une piste d’atterrissage pouvant être utilisée par les avions militaires géorgiens pour atteindre l’Ossétie du Sud.

En outre, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, confirmait mercredi à Moscou que l’armée russe stationnait près des villes géorgiennes de Gori — bombardée, à proximité de la zone de conflit sud-ossète — et de Senaki, proche de l’Abkhazie. Dans l’ouest de la Géorgie, tandis que l’armée russe liquidait les positions adverses à Senaki, qui abrite la 2e brigade d’infanterie géorgienne, elle faisait également des incursions à Zougdidi à la frontière abkhazo-géorgienne, et à Poti, un port de la mer Noire stratégique pour la Géorgie, puisqu’à partir de Poti est réexportée la majeure partie des hydrocarbures transitant par le pays. Cette nouvelle a considérablement inquiété, y compris le président américain George W. Bush qui en a fait mention dans sa récente allocution.

Voir la carte « Mise en perspective régionale des enjeux énergétiques et territoriaux en Géorgie »

Pouvant se permettre d’être plus offensifs, les candidats à la présidence américaine — le républicain John McCain et le démocrate Barack Obama, par la voix de son conseiller en politique étrangère Zbigniew Brzezinski (2)— ont dénoncé l’objectif caché de la Russie dans ce conflit armé : rayer la Géorgie de la carte énergétique, et imposer ainsi la Fédération de Russie comme seul et unique territoire de transit des hydrocarbures en provenance des pays producteurs d’Asie centrale et du Caucase.

Le deuxième pipeline le plus large au monde, le Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC), qui relie les champs pétroliers de la Caspienne au port turc de Ceyhan, en Méditerranée, en passant par l’Azerbaïdjan et le sud de la Géorgie, a été fermé début août en raison d’une explosion sur la partie de l’oléoduc située en Turquie de l’est. L’attentat est attribué à la branche armée du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Bien que le BTC n’ait pas été endommagé par les récents affrontements, la réouverture du pipeline, initialement prévue en septembre, pourrait en être davantage retardée. En outre, Bristish Petroleum (BP) a annoncé avoir fermé le 12 août l’oléoduc Western Route Export Pipeline (WREP) et le gazoduc South Caucasus Pipeline (SCP) en raison des derniers événements survenus en Géorgie (voir la carte « Projets concurrents de gazoducs et d’oléoducs au Caucase »).

« La réputation de la Géorgie comme route alternative sécurisée pour les pipelines acheminant le pétrole et le gaz d’Asie centrale à la Méditerranée a été compromise » (3), a déclaré le 11 août Robert Johnson, directeur de l’énergie et des ressources naturelles au cabinet-conseil américain d’analyse des risques Eurasia Group. « Si vous supprimez l’option géorgienne de la table… ça fait le jeu de la Russie, car la plupart des autres options viables passent par le territoire russe. »

Ainsi, l’Azerbaïdjan, qui a suspendu le 10 août ses exportations de pétrole via les ports géorgiens de Koulevi et Batoumi, est en train déjà d’examiner l’acheminement du pétrole par l’oléoduc qui relie Bakou au port russe de Novorossiïsk, en mer Noire, via la Tchétchénie (voir la carte « “Grand jeu” autour du pétrole et du gaz »). Alors qu’en mai dernier, le président kazakh Noursoultan Nazarbaïev avait signé la loi ratifiant l’accord entre le Kazakhstan et l’Azerbaïdjan sur l’acheminement du pétrole kazakh vers les marchés internationaux via le BTC, le conflit russo-géorgien augure dès à présent de belles perspectives d’avenir dans la région pour Gazprom.

Dans ce contexte, les derniers événements survenus à la mi-juillet en Samtskhe-Djavakhétie, province du sud de la Géorgie par où passe le BTC, située aux confins de l’Arménie et de la Turquie, font sens à présent. Le 17 juillet, à Akhalkalaki, centre administratif de Djavakhétie, région peuplée à 95% d’Arméniens, a été menée une vague d’arrestations sans précédent dans les rangs des militants de l’Alliance démocratique du Djavakhk uni, le principal mouvement politique local (4). Le chef de file du mouvement ainsi que ses proches avaient été transférés à Tbilissi, sans avocat ni date de procès, ce qui laisse penser que les autorités géorgiennes voulaient neutraliser les Arméniens du sud de la Géorgie alors qu’elles s’apprêtaient à entrer en conflit avec l’Ossétie du Sud. Une angoisse permanente d’éclatement du pays

Depuis l’effondrement de l’URSS, les tensions entre la population arménienne de Djavakhétie et l’autorité géorgienne ne se sont pas apaisées ; elle se sont même ravivées depuis l’accès au pouvoir de Mikhaïl Saakashvili. En jeu, les droits et les devoirs des minorités. « La politique géorgienne est en réalité guidée par l’angoisse permanente d’éclatement du pays. Les minorités nationales qui peuplent majoritairement les territoires à la périphérie de la Géorgie, aux frontières de leur zone ethnolinguistique parente, sont en effet considérées comme une menace pour l’unité du pays (5) . »

Cette angoisse n’a pu que s’accroître après la déclaration d’indépendance du Kosovo, le 17 février dernier. Alors que les Etats-Unis et la majorité des pays membres de l’Union européenne ont reconnu cette indépendance unilatérale, la Géorgie comme l’Espagne, sous pression dans leur propre pays, ne l’ont pas fait. La Russie non plus, qui a dénoncé la politique de deux poids-deux mesures de l’Occident, et rappelé le parallèle avec l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud en prévenant la « communauté internationale » des dangers d’un effet domino. La réalisation de l’oracle ne s’est pas fait attendre : au printemps, Moscou établissait des relations officielles avec les républiques autoproclamées d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud. Puis ce fut l’escalade.

Aujourd’hui, le plan de paix parrainé par la présidence française de l’Union européenne ne fait pas mention de l’intégrité territoriale de la Géorgie, laissant ouvertes des négociations futures à propos du statut des républiques autoproclamées. La ligne jaune ayant été définitivement franchie, il est difficile d’imaginer un retour à la situation qui prévalait, notamment en raison du fossé qui se creuse entre la Russie et les Occidentaux. Alors que la chancelière allemande Angela Merkel estimait aujourd’hui, lors d’une conférence de presse conjointe avec le président Medvedev à Sotchi, que « l’intégrité territoriale de la Géorgie devait servir de point de départ » dans les négociations de paix, son homologue russe répondait qu’« il était peu probable que les Ossètes et les Abkhazes puissent vivre au sein d’un seul Etat avec les Géorgiens ».

Le conflit, à défaut de s’être régionalisé, a exalté les tensions déjà existantes avec la Russie et précipité les événements. Le 13 août, le président ukrainien, Viktor Iouchtchenko, signait ainsi un décret soumettant à la décision de Kiev les manœuvres navales et aériennes de la flotte russe de la mer Noire stationnée au port de Sébastopol. Il avait d’ailleurs menacé, le 10 août, d’interdire aux navires de guerre russes, s’étant rendus au large des côtes d’Abkhazie, de regagner leur port d’attache.

Le 14 août, un accord préliminaire a été signé à Varsovie sur le déploiement d’un bouclier anti-missile américain sur le territoire polonais, que la Russie juge dirigé contre elle. Le face-à-face prévisible entre la Russie et les Etats-Unis s’est finalement produit. Le choix que demandait il y a deux jours Sergueï Lavrov aux Etats-Unis de faire « entre le prestige d’un projet virtuel la Géorgie et un partenariat qui implique des efforts conjugués avec la Russie » est peut-être déjà dépassé. La confrontation stratégique entre Moscou et Washington aux marches de l’Europe est entrée dans sa phase active. C’est le retour à un ordre passé, nous entraînant vers une nouvelle guerre froide (6). Florence Mardirossian

(1) Lire Florence Mardirossian, « Géorgie-Russie, les raisons d’une escalade », Le Monde diplomatique, octobre 2006.

(2) Kate Connolly, « Obama adviser compares Putin to Hitler », The Guardian, Berlin, 12 août 2008.

(3) Eric Watkins, « BP declares force majeure on WREP, SCP systems », Oil & Gas Journal, Los Angeles, 13 août 2008.

(4) « “Yerkir” Union’s Appeal to International Community With Respect to the Recent Events in Akhalkalaki », Erevan, 30 juillet 2008.

(5) Zones ethnolinguistiques parentes : Djavakhétie et Arménie, Kvémo-Kartlie et Azerbaïdjan, Ossétie du Sud et Ossétie du Nord Abkhazie et Caucase du Nord-Ouest. Lire Florence Mardirossian, « La géopolitique du Sud-Caucase », juin 2006.

(6) Michel Korinman (dir.), « Russie. La nouvelle guerre froide ? », Outre-Terre, revue française de géopolitique, n° 19, Editions Erès, 2008.

  • Florence Mardirossian est analyste des conflits du Caucase, Observatoire des espaces nationaux et internationaux de l’Université Paris-Sorbonne (OGENI).

Conflits, Énergie, Pétrole, Caucase, Géorgie, Russie

dimanche 10 août 2008

Ossétie, encore une guerre pour la puissance

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Actus humanite.fr 08-08-2008 Ossétie du sud : lourds combats entre Russie et Géorgie Sans parvenir à un accord, le Conseil de sécurité de l’ONU a exprimé son inquiétude devant l’aggravation de la situation en Ossétie - où les combats font rage entre Géorgiens et Ossètes soutenus par la Russie.

L’armée russe a annoncé samedi avoir repoussé les forces géorgiennes hors de la capitale d’Ossétie du Sud, province séparatiste où Moscou entend rétablir la situation qui prévalait avant l’offensive de vendredi.

La Géorgie a toutefois démenti avoir perdu le contrôle de Tskhinvali, et assuré au contraire occuper totalement la ville. Artillerie géorgienne contre bombardements aériens russes

L’aviation russe a porté le conflit au-delà du territoire ossète en bombardant des cibles en Géorgie comme le port de Poti situé au bord de la mer Noire, au deuxième jour d’un conflit qui a suscité l’inquiétude des puissances occidentales et donné lieu à de vifs échanges au Conseil de sécurité de l’ONU.

Les autorités russes ont annoncé que le bilan des combats s’élevait à 1.500 morts et que 30.000 réfugiés d’Ossétie du Sud avaient gagné la Russie lors des dernières 36 heures.

Moscou a en outre reconnu la perte de deux avions de combat, abattus par l’armée géorgienne au-dessus de l’Ossétie du Sud, ainsi que la mort de quinze de ses soldats.

La riposte militaire de Moscou à l’offensive géorgienne contre les séparatistes ossètes s’est fortement intensifiée dans la nuit de vendredi à samedi avec l’envoi de nouvelles unités russes.

Le président géorgien Mikhaïl Saakachvili a annoncé samedi qu’il demanderait au parlement d’approuver l’application de la loi martiale.

"Je vais aujourd’hui signer un décret introduisant la loi martiale en Géorgie et le soumettre au parlement pour approbation", a-t-il déclaré devant le conseil de sécurité géorgien.

La Géorgie, a ajouté le dirigeant pro-occidental, "fait désormais face à une agression militaire de la Russie".

Moscou a accusé les pays occidentaux de contribuer à la violence dans la région en fournissant des armes à la Géorgie.

Le ministère des Affaires étrangères russe a notamment accusé l’Ukraine d’avoir encouragé la Géorgie à mener un nettoyage ethnique en Ossétie. L’Ukraine comme la Géorgie sont d’anciens républiques soviétiques désormais désireuses d’intégrer l’Otan.

La Géorgie est située au cœur de la région stratégique du Caucase, point de passage d’importants oléoducs et lieu de tensions entre les influences russe et occidentale.

L’aviation russe a mené cinq bombardements autour de la ville géorgienne de Gori, située en dehors de l’Ossétie, à une cinquantaine de kilomètres au sud de Tskhinvali.

La majorité des cibles visées étaient des installations militaires géorgiennes en périphérie, mais une bombe est également tombée sur un immeuble résidentiel, faisant des morts.

Les forces aériennes russes ont en outre "complètement dévasté le port de Poti sur la mer Noire, site clef pour le transport de ressources énergétiques de la mer Caspienne" vers l’Europe, a assuré le ministère géorgien des Affaires étrangères.

Tbilissi a prévu de son côté de rapatrier ses soldats basés en Irak, dès que les Etats-Unis seraient en mesure de leur fournir un moyen de transport.

Les deux parties se rejettent mutuellement la responsabilité du conflit, initié aux premières heures de vendredi.

Le président américain George Bush doit faire une déclaration de Pékin, où il assiste aux Jeux olympiques.

Le représentant de la diplomatie européenne, Javier Solana, devrait quant à lui s’entretenir avec la présidence française de l’UE, le président ukrainien Viktor Iouchtchenko et le secrétaire général de l’Onu, Ban Ki-moon. Un millier de morts en quelques heures…

C’est vendredi matin que l’armée géorgienne avait lancé une vaste opération militaire pour reprendre le contrôle de l’Ossétie du Sud (voir nos repères historiques) dont la capitale Tskhinvali.

Réagissant à cet assaut de nombreuses forces russes composé de "volontaires" avait rejoint la capitale de l’Ossétie du sud afin de venir en aide à la région séparatiste, ouvrant à un affrontement direct entre la Géorgie et la Russie.

De violents combats dans et autour la capitale faisaient alors de nombreuses victimes civiles et militaires.

Le ministre sud-ossète des Nationalités, Teimouraz Kassaev, a fait état de plus d’un millier de morts en quelques heures dans la capitale provinciale, Tskhinvali, à la suite des tirs d’artillerie géorgiens.

A Tbilissi, un responsable des services de sécurité géorgiens a déclaré que des avions de combat russes avaient bombardé la base aérienne de Vaziani, à 25 km seulement de la capitale géorgienne.

L’aggravation de la situation humanitaire a conduit le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) à demander l’ouverture d’un "couloir humanitaire" en Ossétie du Sud pour permettre l’évacuation des blessés.

Le Haut commissariat de l’ONU pour les réfugiés (HCR) a fait état de dizaines de milliers de personnes privées de foyers par les combats. La bataille de Tskhinvali

Après avoir encerclées Tskhinvali, les troupes géorgiennes ont annoncé avoir pénétré dans le centre de la capitale ossète.

Des centaines d’habitants de la capitale de l’Ossétie du Sud, Tskhinvali, ont été tués dans l’offensive géorgienne, a annoncé vendredi le président de ce territoire indépendantiste, Edouard Kokoïty, cité par l’agence russe Interfax.

Il a ajouté que quatre chars géorgiens avaient été détruits sur une des places de la ville.

Tskhinvali a été "presque entièrement détruite par les nombreux bombardements à l’arme lourde", avait assuré le commandant des forces russes de maintien de la paix, le général Marat Koupakhmetov.

Des chars et des pièces d’artillerie russes ont "détruit" vendredi des positions géorgiennes autour de Tskhinvali, la capitale de la région indépendantiste d’Ossétie du Sud, a annoncé un responsable du ministère russe de la Défense cité par les agences.

"Les positions à partir desquelles les soldats géorgiens tiraient sur la ville de Tskhinvali et sur les soldats russes des forces de maintien de la paix ont ensuite étaient prises pour cible et détruites par le feu de l’artillerie et des chars de la 58e armée" russe, a déclaré Igor Konachenkov, un porte-parole des forces armées russes. Une guerre Russie-Géorgie

Le conflit a pris une tournure plus importante lorsque des centaines de volontaires venus de Russie et de l’autre région séparatiste géorgienne, l’Abkhazie, ont pris la direction de l’Ossétie du Sud afin de prêter main forte aux combattants séparatistes. Les affrontements ont fait de nombreuses victimes dont des soldats russes de maintien de la paix.

Signe d’un élargissement de la confrontation, le président russe, Dmitri Medvedev, a averti vendredi que la Russie ne laisserait pas "impunie" la mort de ses "compatriotes" en Ossétie du Sud, affirmant qu’elle défendrait les ressortissants russes "où qu’ils se trouvent", selon la télévision russe.

La plupart des quelque 70.000 habitants d’Ossétie du Sud, territoire séparatiste pro-russe en Géorgie, sont détenteurs d’un passeport russe, Moscou soutenant largement cette république géorgienne qui a unilatéralement proclamé son indépendance, non reconnue par la communauté internationale.

Faisant foi aux déclarations du président russe, des chars et des camions chargés de matériel militaire, ainsi que des combattants "volontaires", se sont dirigés vendredi vers l’Ossétie du Sud à partir de Vladikavkaz, la capitale de la république russe d’Ossétie du Nord.

De son coté, le président géorgien Mikhaïl Saakachvili a accusé la Russie d’avoir lancé une "opération militaire à grande échelle" et d’avoir "largué des bombes" en deux endroits de l’Ossétie du Sud où les combats font rage. Cette déclaration faisait suite à celle du Premier ministre russe Vladimir Poutine qui avait en effet annoncé vendredi des « mesures de rétorsion » face aux « actes agressifs » de la Géorgie en Ossétie du Sud.

Le président géorgien Mikhaïl Saakachvili a affirmé vendredi que 150 chars et véhicules blindés russes étaient entrés en Ossétie du Sud et que deux avions de chasse russes avaient été abattus au-dessus du territoire géorgien.

"Cent cinquante chars russes, des véhicules blindés transport de troupes ainsi que d’autres véhicules ont pénétré en Ossétie du Sud", a-t-il dit lors d’un point de presse à Tbilissi.

"C’est une incursion flagrante sur le territoire d’un pays étranger. Nous avons des chars russes sur notre territoire et des avions au-dessus de notre territoire, en pleine lumière", a-t-il ajouté.

La Géorgie et la Russie seront "en état de guerre" s’il se confirme que des troupes et des armements russes sont entrés en Ossétie du Sud, avait déclaré le secrétaire du Conseil national de sécurité géorgien.

Depuis l’engagement russe ne fait plus de doute, la Géorgie et la Russie sont entrés dans une phase de confrontation directe sur le territoire d’Ossétie du sud. Nombreux appels à l’arrêt des hostilités

Des appels à la cessation des hostilités en Ossétie du Sud ont été lancés vendredi par les institutions européeennes et plusieurs pays occidentaux inquiets devant le risque d’un basculement dans la guerre totale de cette république séparatiste de Géorgie.

Le Conseil de sécurité de l’ONU a exprimé son inquiétude mais n’a pas réussi à trouver un accord sur une déclaration appelant les parties à renoncer à la force.

En revanche, l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), le Conseil de l’Europe et l’Union européenne ont demandé aux parties impliquées de cesser les hostilités et d’entamer des négociations.

Le président de l’OSCE, le Finlandais Alexander Stubb, a "exhorté les Géorgiens, les Ossètes du Sud et les Russes à mettre fin aux opérations militaires et à arrêter toute nouvelle escalade", indique un communiqué reçu à Vienne.

"Une guerre aurait un impact dévastateur pour l’ensemble de la région" du Caucase, a-t-il souligné.

Le Conseil de l’Europe a appelé vendredi à "un cessez-le-feu immédiat et inconditionnel" en Ossétie, a affirmé le secrétaire général de l’organisation, Terry Davis, dans un communiqué publié à Strasbourg.

Le secrétaire général de l’OTAN Jaap de Hoop Scheffer a appelé "toutes les parties à un arrêt immédiat des affrontements armés et à (…) des discussions directes", a indiqué le porte-parole.

La Maison Blanche a lancé un appel similaire à des "discussions directes", selon un porte-parole qui accompagne le président George W. Bush à Pékin.

La France, qui préside l’Union européenne, a appelé à une "cessation immédiate des hostilités" en Ossétie et a affirmé qu’elle multipliait les contacts pour tenter de résoudre la crise.

Seules des négociations "peuvent permettre de trouver une issue à cette crise", indique un communiqué du ministère des Affaires étrangères qui "réitère l’attachement de la France à la souveraineté et à l’intégrité territoriale de la Géorgie dans ses frontières internationalement reconnues".

La chancelière allemande Angela Merkel a appelé les parties "à la plus grande modération et à la retenue", et Londres a joint sa voix aux appels à un cessez-le-feu immédiat.

La Turquie, voisine de la Géorgie, a appelé instamment vendredi Tbilissi et l’Ossétie du Sud à ouvrir un "dialogue direct".

Repères historiques :

Ossétie du Sud : quelques repères L’inquiétant conflit qui se déroule actuellement entre la Russie, la Géorgie, et les indépendantistes de l’Ossétie du Sud nous fait nous interroger sur l’histoire de cette région du monde.

Nichée au cœur de la chaîne du Grand Caucase, de part et d’autre du mont Elbrouz, l’Ossétie, avec la dissolution de l’Union soviétique, en 1991, demeure coupée en deux : l’Ossétie du Nord acquiert le statut de république de la fédération de Russie en 1992, tandis que l’ancienne région autonome d’Ossétie du Sud est intégrée à la Géorgie.

La petite république autonome devient alors le théâtre de nombreuses tensions en proclamant son indépendance. Elle subit les conséquences de la guerre menée par les nationalistes ossètes pour le rattachement de l’Ossétie du Sud à l’Ossétie du Nord. À l’issue de deux années de guerre civile, des réfugiés ossètes en provenance de Géorgie affluent par milliers en Ossétie du Nord.

Pays de haute montagne, l’Ossétie est aussi faite de fertiles vallées dont les pentes sont couvertes de vergers, de vignes et de jardins. Sa position stratégique au cœur du Caucase en a fait une clef du contrôle militaire russe sur la région ainsi qu’un lieu de transit obligé des relations transcaucasiennes.

La question de l’Ossétie du Sud a empoisonné les relations entre la Russie et la Géorgie depuis l’éclatement de l’Union soviétique.

L’Ossétie du sud et donc la Géorgie sont situées au cœur de la région stratégique du Caucase, point de passage d’importants oléoducs et lieu de tensions entre les influences russe et occidentale. Bref historique depuis 1989

Novembre 1989 - L’Ossétie du Sud déclare son autonomie vis-à-vis de la République socialiste soviétique de Géorgie. S’ensuivent trois mois de combats.

Décembre 1990 - Nouveau conflit armé entre la Géorgie et l’Ossétie du Sud, qui durera jusqu’en 1992.

Juin 1992 - Les dirigeants russes, géorgiens et ossètes signent un armistice à Sotchi et conviennent de la création d’une "force de paix" tripartite composée de 500 hommes de chaque composante.

Novembre 1993 - L’Ossétie du Sud rédige sa première Constitution.

Novembre 1996 - L’Ossétie du Sud élit son premier président.

Décembre 2001 - L’Ossétie du Sud porte Edouard Kokoity à la présidence. En 2002, ce dernier demande à Moscou de reconnaître l’indépendance de la république et de l’intégrer à la Fédération de Russie.

Janvier 2005 - La Russie approuve avec des réserves le projet de la Géorgie d’accorder une large autonomie à l’Ossétie du Sud si celle-ci renonce à l’indépendance.

Avril 2007 - Le parlement géorgien approuve la création d’une administration provisoire en Ossétie du Sud, ce qui provoque un regain de tension avec Moscou.

12 novembre 2006 - La République d’Ossétie-du-Sud tient un deuxième référendum sur son indépendance (le premier référendum de 1992 n’a pas été reconnu au niveau international). Une très large majorité des votants semblent s’être prononcés pour cette indépendance.

Juin 2007 - Les séparatistes d’Ossétie du Sud font état d’une attaque au mortier des forces géorgiennes contre Tskhinvali. Tbilissi dément.

Octobre 2007 - Echec des négociations entre l’Ossétie du Sud et la Géorgie sous l’égide de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE).

Mars 2008 - En réaction à la demande - infructueuse - d’adhésion de la Géorgie à l’Otan, le parlement russe exhorte le Kremlin à reconnaître l’indépendance de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie.

16 avril 2008 - Le président russe Vladimir Poutine ordonne à son administration d’établir des liens officieux avec ses homologues d’Ossétie du Sud et d’Abkhazie. La Géorgie estime qu’il s’agit d’une violation des règlements internationaux.

20 avril 2008 - La Géorgie accuse l’aviation russe d’avoir abattu un avion sans pilote géorgien au-dessus de l’Abkhazie. Moscou dément, mais une enquête des Nations unies valide ultérieurement la thèse géorgienne.

21 avril 2008 - Tbilissi parle d’"acte d’agression international". Moscou réplique en accusant la Géorgie d’entretenir délibérément la tension.

29 avril 2008 - Moscou envoie des troupes supplémentaires en Ossétie du Sud. Le lendemain, l’Otan accuse la Russie d’accroître la tension.

6 mai 2008 - Le déploiement des renforts russes rend "très proche" la perspective d’une reprise des hostilités, prévient Tbilissi.

5 juillet 2008 - Le nouveau président russe Dmitri Medvedev exhorte son homologue géorgien Mikhaïl Saakachvili à éviter de provoquer de nouvelles tensions dans les régions séparatistes de Géorgie.

8 juillet 2008 - Des avions de combat russes pénètrent dans l’espace aérien géorgien au-dessus de l’Ossétie du Sud pour, selon Moscou, "refroidir les esprits à Tbilissi". Deux jours plus tard, la Géorgie rappelle son ambassadeur à Moscou.

4 août 2008 - Les séparatistes ossètes affirment que l’artillerie géorgienne a tué au moins six personnes dans des bombardements. Moscou accuse Tbilissi de recours excessif à la force.

8 août 2008 - Tbilissi annonce que ses forces ont "libéré" la majeure partie de la capitale d’Ossétie du Sud, Tskhinvali, et accuse la Russie de se livrer à une opération militaire "de grande envergure" contre la Géorgie.

jeudi 12 juin 2008

Les dépenses militaires mondiales ont bondi de 45% en dix ans

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STOCKHOLM (AFP) - Les dépenses militaires mondiales se sont accrues de 6% en 2007 en glissement annuel et ont bondi de 45% en dix ans, selon le rapport annuel de l'Institut international de recherche pour la paix à Stockholm (SIPRI), publié lundi.

L'an passé, elles ont atteint 1.339 milliards de dollars (851 milliards d'euros), les Etats-Unis représentant à eux-seuls 45% de ce total, ce qui correspond à 2,5% du produit intérieur brut (PIB) mondial ou encore à 202 dollars (128,4 euros) par personne.

Dépenses militaires mondiales en 2007, selon le SIPRI, et classement des 15 premiers pays Agrandir la photo "Les facteurs expliquant l'accroissement des dépenses militaires mondiales sont, entre autres, les objectifs de politique étrangère des pays, les menaces réelles ou supposées, les conflits armés et les politiques destinées à contribuer aux opérations de maintien de la paix multilatéral combinés à la disponibilité des ressources économiques", commente le SIPRI.

Cette hausse est à la fois "excessive et obscène", a réagi M. Jayantha Dhanapala, membre du SIPRI et ancien sous-secrétaire général des Nations unies pour le désarmement, au cours de la conférence de presse organisée à Stockholm pour présenter le rapport.

Pour la période 1998-2007, l'Europe de l'Est a enregistré la plus forte hausse de ces dépenses qui ont plus que doublé (+162%) et c'est également dans cette région que les dépenses ont le plus augmenté l'an passé (+15%), note ce rapport.

Avec 13% d'augmentation en 2007, la Russie compte pour 86% de l'accroissement des dépenses régionales.

Une escadrille du nouveau chasseur américain, le F-22, le 18 février 2007 à Okinawa Agrandir la photo Le SIPRI ajoute que, sur dix ans, les dépenses militaires de l'Amérique du Nord ont bondi de 65%, celles du Moyen-Orient de 62%, celles d'Asie du Sud de 57% tandis que celles d'Afrique et d'Asie orientale se sont accrues de 51%.

L'institut relève que l'augmentation des dépenses militaires des Etats-Unis a, en 2007, atteint un niveau supérieur à celui enregistré pendant la Seconde guerre mondiale.

"Depuis 2001, les dépenses militaires américaines se sont accrues de 59%, principalement en raison des opérations militaires en Afghanistan et Irak mais aussi en raison de l'accroissement du budget de la défense de base", explique-t-il.

L'Europe de l'Ouest et l'Amérique centrale sont les deux régions où les dépenses militaires ont le moins progressé avec respectivement 6 et 14% de hausse.

Conséquence directe, les ventes d'armes des cent principaux fabricants mondiaux (hors Chine) ont augmenté de près de 9% en 2006 sur un an, atteignant 315 milliards de dollars.

Les sociétés américaines et d'Europe de l'Ouest (respectivement 41 et 34) ont largement dominé ce marché, réalisant à elles seules 92% des ventes en 2006, dernière année pour laquelle le SIPRI dispose de données.

D'après cet institut, il y a eu 14 conflits majeurs dans le monde en 2007, un chiffre identique à celui de 2006. En 2001, relève le SIPRI, il y en avait 20.

"Un nouveau type de conflit émerge et nous assistons à une fragmentation de la violence", comme en Irak et au Soudan dans la province du Darfour, a expliqué Ekaterina Stepanova, chercheuse à l'Institut international.

Cette violence est le fait de groupes armés qui ne dépendent pas directement d'un Etat. "Les acteurs de cette violence tendent à être opportunistes et à changer de côté", a-t-elle ajouté.

En ce qui concerne les arsenaux nucléaires, le président du SIPRI, Bates Gill, a jugé qu'il "y avait de véritables occasions de progrès réels sur le contrôle des armes nucléaires comme jamais depuis 10 ans" en raison des positions des deux candidats à la Maison Blanche, le démocrate Barack Obama et le républicain John McCain.

jeudi 28 février 2008

Quand race rime avec classe

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Louisiane, dans le sud des Etat-Unis, des relents de racisme et des symboles rappelant l’époque, les lynchages font leur réapparition. Enquête en ce mardi où l’on commémore Martin Luther King.

Jena (Louisiane), envoyé spécial.

C’est une bourgade comme il en existe des milliers aux États-Unis. Jena, dans le fin fond de la Louisiane, ne dépareille pas avec son église ou plutôt ses églises, ses commerces le long de la grande rue… Un patelin guère avenant en réalité, où le fait même d’être un étranger est déjà un mauvais point. Cette commune de 3 000 habitants, dont tout le monde ignorait jusqu’à l’existence, a pourtant fait la une des journaux télévisés à l’automne 2006. Une affaire qui a mis au jour le racisme et la ségrégation rampants. Là, comme dans le reste des États-Unis.

À Jena, 15 % de la population est noire. Elle est reléguée loin du centre-ville, de l’autre côté de l’autoroute. « Chacun chez soi et le monde ne s’en portera que mieux », semble être l’adage de la notabilité blanche. Pourtant, les jeunes Noirs de Jena ne semblent plus vouloir accepter cette façon de voir les choses. À la rentrée 2006, trois d’entre eux vont voir le proviseur du lycée pour lui demander s’ils peuvent s’asseoir sous un des arbres de la cour de récréation. Le proviseur leur dit qu’ils peuvent s’asseoir où ils veulent. Le lendemain, surprise, des noeuds coulants ont été accrochés aux branches. Un message limpide, emprunté au Ku Klux Klan (KKK), qui rappelle les sinistres années de lynchage des Noirs. Pourtant, malgré les demandes du proviseur, qui veut une sanction exemplaire et leur exclusion définitive, les responsables ne sont mis à pied que quelques jours. Tout va alors très vite dégénérer. Les accidents raciaux se multiplient. Dans une station-service de la ville, un Blanc menace des Noirs avec un fusil. Ils le désarment mais sont par la suite accusés d’avoir volé l’arme ! Dans une soirée en ville, un autre Noir se fait frapper sans qu’aucune poursuite ne soit intentée contre l’auteur des coups. Enfin, le 20 septembre 2006, six lycéens noirs tabassent un des Blancs qui auraient accroché les noeuds coulants. Ils sont arrêtés et inculpés pour tentative de meurtre. Le proviseur du lycée, lui, est muté.

La communauté africaine américaine se mobilise pour ces lycéens qu’on appelle très vite « les six de Jena », en référence aux « neuf de Scottsboro », une affaire politico-raciale qui avait défrayé la chronique dans les années trente. Une manifestation est organisée à Jena, à laquelle participent plus de 30 000 personnes venues des quatre coins des États-Unis. Notamment les leaders des droits civiques, Jesse Jackson, le révérend Al Shepard et même le fils de Martin Luther King. Pour Shepard, d’ailleurs, la lutte pour les « six de Jena » est « la bataille des droits civiques du XXIe siècle ».

À Jena, on n’aime pas toute cette publicité. La communauté blanche fait corps dans un élan de mauvaise foi, de paternalisme et de racisme. Le directeur du quotidien local, le Jena Times, est particulièrement peu aimable avec ses confrères venus d’outre-Atlantique. Il refuse purement et simplement de répondre aux questions qu’on lui pose. Lorsqu’on lit la chronologie des événements tels qu’ils sont relatés par ce journal, on comprend mieux cette attitude. Selon ce dernier, la demande des lycéens noirs n’était qu’une blague. Tout comme l’accrochage des noeuds coulants. Inutile, donc, de faire tant d’histoires. Une blague encore, le coiffeur de la ville qui explique tranquillement qu’il ne coupe pas les cheveux des Noirs ? Une visite chez le révérend Di Carlo s’impose. L’ecclésiastique nous reçoit dans son bureau décoré à la gloire de l’US Air Force, l’armée de l’air américaine : revues, affiches, casque de pilote. Tout y est. Il se dit « surpris de ce qui s’est passé » parce que ses enfants ne lui ont jamais parlé de problèmes au collège. Il ajoute immédiatement qu’il y a « deux aspects dans notre culture, celle des Afro-Américains et celle des Caucasiens (désignation anthropologique des Blancs - NDLR). Le noeud coulant n’a pas la même signification chez les Blancs que chez les Noirs. Cela fait partie de l’histoire américaine. On utilisait la corde. Quand quelqu’un faisait quelque chose de mal, on le pendait ». Que les Noirs vivent d’un côté et les Blancs de l’autre ne le gêne absolument pas. Dans le même ordre d’idée, l’accusation de tentative de meurtre contre les « six de Jena » ne le choque pas. Il comprend même : « Ils l’ont frappé à coups de pied. Les chaussures peuvent être considérées comme des armes, parce qu’on peut tuer quelqu’un avec. » C’est effectivement ce qu’a retenu la justice !

« Il n’y a pas d’égalité. Les Noirs reçoivent la peine la plus lourde prévue par la loi, tandis que les Blancs s’en tirent avec une tape sur les doigts. » Tina Jones, la mère d’un des « six de Jena », ne décolère pas. Elle dit, à sa manière, ce qu’exprime une étude réalisée en 2003. Elle montre que les jeunes Noirs de Louisiane risquent quatre fois plus d’être envoyés en prison pour mineurs que les Blancs ayant commis le même type de crime. La même Tina Jones dénonce « ceux qui disent que suspendre des noeuds coulants, c’est une blague. C’est une affaire raciste » ! John Jankins, l’un des pères, explique de son côté : « On sentait bien que les tensions étaient fortes. Nos enfants ont voulu réagir à la ségrégation. La nouvelle génération a décidé de se battre. » Pour Tina Jones, « nous aussi, on avait connu la ségrégation, mais les choses se sont aggravées ». Pour B.-L. Moran, président de la section locale du NAACP (association des Américains de couleur, incontournable et particulièrement influente dans le pays), « tout le monde est séparé. C’est comme ça qu’on a toujours été. C’est la ségrégation. Mais c’est devenu de pire en pire depuis dix ans. Avant, ils cachaient leur racisme. Maintenant, ils le laissent éclater publiquement. C’est vraiment sérieux ».

Il en veut pour preuve la multiplication d’accrochages de noeuds coulants et d’actes racistes, et pas seulement dans les États du Sud. À Jena, un jeune Blanc a été arrêté pour avoir accroché un de ces noeuds à sa camionnette. En septembre 2007, à l’université de Washington pour sourds-muets, des étudiants ont tatoué des insignes du KKK sur le corps d’un Noir. Ailleurs, c’est une femme noire de Virginie qui a été forcée de manger des excréments d’animaux par six Blancs (dont trois femmes), avant d’être violée et torturée. Un noeud coulant a même été trouvé dans un commissariat de New York. « Lorsque je vois ça, je pense à mes ancêtres, explique Alvin, activiste d’une association pour les droits des Noirs. Le noeud coulant, c’est la mort d’un homme par pendaison. Comment, en 2007, quelqu’un peut avoir l’audace de mettre ça dans un poste de police ? » Problème : à New York, peindre une croix gammée ou brûler une croix (ce que fait le KKK) est considéré comme un « crime de haine » (qui fait l’objet d’un article spécial dans le code pénal américain), mais pas les noeuds coulants. « C’est pour cela qu’on en voit de plus en plus, déplore B.-L. Moran, du NAACP de Jena. Ça devient de pire en pire, parce qu’en fait, les lois renforcent le racisme. Sans parler de la brutalité policière. Les flics ne sont jamais inquiétés. » Pour Al Sharpton, le gouvernement fédéral a combattu le racisme « mais ce gouvernement-là n’a rien fait pour les "six de Jena", ou pour empêcher cette montée de haine qui inclut une prolifération de noeuds coulants et de croix gammées ». Pour Barack Obama, « quand les noeuds coulants sont suspendus dans les lycées au XXIe siècle, c’est une tragédie. Cela montre combien nous avons encore de travail à accomplir pour panser nos tensions raciales. Ce n’est pas seulement l’affaire de Jena, c’est le problème de l’Amérique ».

Dans la presse bien-pensante, on ne parle pas des « Blacks » (Noirs), mais de la communauté afro-américaine. De même, on n’écrit jamais le mot « nègre », même dans une citation, on lui préfère le « N-word » (le mot N). C’est politiquement correct. Mais les groupes nationalistes, suprématistes et d’extrême droite ne s’embarrassent pas de ces considérations. Certains, comme dans le Missouri ou l’Illinois, distribuent des tracts invitant les gens (les Blancs) à être « fiers de leur race ». Plus subtils, d’autres utilisent la question de l’immigration. « Pensez racialement, agissez localement », disent-ils. Le conseil des citoyens conservateurs (SIC), qui s’était battu pour l’utilisation du drapeau sudiste dans la Caroline du Sud et le Mississippi, explique que les immigrants prennent le travail des Américains et poussent la nation vers un « statut de tiers-monde ». Cette même organisation vantait les mérites de Le Pen sur son site. Elle s’est, depuis, rabattue sur Sarkozy !

Si l’arbre de Jena a été coupé, le racisme et la ségrégation continuent à pousser au pays de l’Oncle Sam. Le cyclone Katrina et la dévastation des quartiers noirs (alors que les quartiers blancs, protégés, ont été épargnés) sont dans toutes les têtes, de même que le souvenir de l’élection présidentielle controversée de 2000 en Floride (qui a vu la victoire in extremis de Bush), où les obstructions juridiques et politiques ont principalement touché les Noirs. Professeur en sciences politiques à l’université Howard de Washington DC (créée à l’issue de la guerre de Sécession, pour les anciens esclaves et les soldats noirs), Lorenzo Morris estime que « l’écart racial est de plus en plus grand dans la vie sociale et politique. Le nombre de Noirs qui tombent dans la pauvreté ne cesse d’augmenter. Les jeunes sont victimes d’injustice, il n’y a pas de progrès dans leur scolarité et le manque d’emploi est flagrant. Il faut revenir à la direction donnée par la politique d’affirmative action, l’idée étant que ça aboutisse à un résultat égalitaire ». Dans le même temps, « les chances de mobilité sociale ayant tendance à disparaître pour les Blancs - ce qui provoque un malaise -, le racisme trouve là un terreau idéal ».

Pierre Barbancey


Quand race rime avec classe

En Louisiane, quand on est un jeune Noir, la prison fait partie du quotidien.

Envoyé spécial.

En septembre 2001, un drôle de cortège s’ébranle dans les rues de La Nouvelle-Orléans, sur le modèle des traditionnelles Mock Jazz Funerals. Il s’agit des funérailles « de la liberté et des rêves des enfants ». Direction le tribunal des mineurs, qui fait plus de ravages que les gangs. C’est l’acte de naissance de l’association FFLIC (les Familles et les amis des enfants incarcérés en Louisiane), créée pour faire face aux abus de la justice. Selon le Southern Poverty Law Center, qui a récolté des données sur la justice pour mineurs dans le Mississippi, les droits des adolescents sont bafoués, notamment parce que leurs avocats sont souvent commis d’office, quelques minutes seulement avant leur procès. D’autre part, de nombreux dossiers, auparavant résolus dans le bureau du proviseur du collège ou du lycée, comme désobéir à un professeur, ne pas porter l’uniforme de l’école ou se bagarrer, sont maintenant adressés à la justice.

Une politique qui touche en priorité les Noirs et les couches les plus défavorisées de la population. C’est ce qui est arrivé aux Six de Jena, inculpés de tentative de meurtre là où de jeunes Blancs l’auraient été, au pire, pour coups et blessures.

Grace Bauer est l’une des animatrices de FFLIC. Elle connaît bien le problème, elle dont le fils, blanc, est passé entre les fourches caudines de cette justice. Son constat est sans concession. « Injustice économique et raciale, c’est la loi de notre société, dit-elle. C’est seulement lorsqu’il y a un élément sensationnel comme les noeuds coulants qu’on en parle, mais la réalité est là, tout le temps. » Pour elle, « la question de race est ce qui fait que la société tient, ce qui fait que les Blancs, pauvres, ne se révoltent pas contre les riches ». Elle sait de quoi elle parle. Elle est en rupture de ban avec sa famille, qui, à propos des Six de Jena, dit : « Ce sont des nègres, donc ils sont coupables. » Grace insiste : « Il y a eu les droits civiques, mais, dans le fond, ça n’a pas changé la façon dont les Blancs regardent les Noirs et les gens de couleur. »

Classe et race ont toujours rimé. « En Louisiane, 68 % des habitants sont noirs ; 44 % des jeunes quittent l’école avant quatorze ans. Parmi eux, 90 % sont noirs », souligne Wilbert Lewis, du NAACP (association pour les Américains de couleur) de Lake Charles (Louisiane). « Aux États-Unis, 13 % de la population est noire. Mais plus de 40 % de la population carcérale est noire, et ces Noirs représentent 95 % des condamnés à mort. » Michaël Benjamin, maire d’un district dans le Bronx (New York), veut croire que « les Américains ne sont pas racistes », mais remarque qu’« ils ont peur économiquement et, donc, ils pointent du doigt les Noirs et les latinos comme responsables de cette situation ».

« Aux États-Unis, l’argent achète la justice, explique Grace Bauer. Car, si vous ne pouvez pas vous offrir les services d’un avocat, vous ne pouvez pas réduire la caution pour sortir votre enfant de prison. C’est un système judiciaire blanc, avec des juges blancs. » À Lake Charles, sur huit juges, seuls deux sont noirs. « Je n’ai jamais vu un gamin issu d’une famille noire ou d’une minorité pauvre qui n’a pas eu un problème avec la justice. Même s’ils n’ont pas été nécessairement en prison, cela fait partie de leur monde », conclut Grace.

P. B.

dimanche 17 février 2008

L’Inde face à la résistible ascension des inégalités

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New Delhi . Dans l’orbite de la mondialisation, les disparités régionales et sociales se sont considérablement accentuées. La forte croissance profite surtout aux groupes les plus nantis.

New Delhi, envoyée spéciale.

Ajit Rakyan n’est certainement pas l’Indien le plus à plaindre. Il le reconnaît lui-même. Sa petite bijouterie familiale du centre de Delhi le fait intégrer la classe moyenne. Un concept qui le fait bondir : « On nous rebat les oreilles avec l’émergence de cette classe qui deviendrait prospère avec la croissance et l’arrivée des investisseurs étrangers, s’emporte-t-il, sans qu’on ne lui ait particulièrement demandé d’aborder le sujet. En fait, cette fameuse classe s’appauvrit, seulement une minuscule poignée profite avec les grosses fortunes qui existaient déjà et qui s’envolent. Pour ma part, j’ai plus de difficultés aujourd’hui, avec l’inflation (autour de 6 %) et la terrible concurrence qui s’est imposée à tous les niveaux dans le pays, qu’il y a vingt ans. Le pétrole, le riz, tout augmente. Et demain qu’en sera-t-il ? Si ça va mal, les investisseurs étrangers se retireront et iront voir ailleurs. »

L’inquiétude d’Ajit Rakyan n’est pas qu’une vue de l’esprit et elle est largement partagée dans l’Union indienne. Les structures économiques de l’ère Nehru ont volé en éclats. « Plus de 500 000 entreprises ont fermé durant ces vingt-cinq dernières années », regrette Pradeep, syndicaliste et l’un des organisateurs du Forum social asiatique de Hyderabad, en 2003.

Spécialiste du secteur privé, il pointe la disparition d’un travail permanent au profit d’une précarité dans la sous-traitance avec des salaires amputés. « Nos PME n’étaient absolument pas compétitives avec les firmes étrangères quand elles sont arrivées chez nous. Et ce qui reste du tissu industriel est souvent obsolète, il n’y a pas de recrutement suffisant. Tata frime en lançant la Nano, le gadget automobile à 1 700 euros, mais les paysans ont besoin de tracteurs, pas de Nano ! » Et les paysans indiens sont une force de quelque sept cents millions.

« La libéralisation économique de l’Inde et son implication dans un monde globalisé se sont faites dans un pays qui cumule, comme peut-être nulle part ailleurs, les contradictions, estime Vajay Burgula, consultant en informatique, qui a enseigné aux États-Unis pendant de longues années. Du féodalisme au système de castes, les inégalités creusaient déjà de profonds sillons avant la décennie de réformes. L’appétit des investisseurs et des multinationales a fait peser sur les plus démunis et les plus fragiles le poids d’une modernisation qui les excluait de fait. »

Quand seulement 65 % de la population est alphabétisée et la croissance tirée par le tertiaire, les services et les technologies d’information et de communication (TIC), « c’est justement la frange la plus éduquée de la société, donc les plus nantis, qui s’engouffre dans ce type de développement, poursuit-il, et le peu d’ascenseur social qui existait est bloqué ».

Or durant ces cinq ces dernières années les choses se sont accélérées et pas forcément dans le bon sens. En octobre 2003, une étude de la banque Morgan Stanley provoquait un électrochoc en propulsant l’Inde sur le podium des trois premières grandes économies mondiales, avec la Chine et les États-Unis, à partir de 2040.

Les entreprises étrangères sont arrivées les unes après les autres. Les investissements ont afflué, frôlant les 8 milliards d’euros en 2004, mais surtout, les fonds de pension anglo-saxons ont débarqué, raflant 25 % du capital des cent premières sociétés indiennes cotées. D’où l’inquiétude exprimée par le premier ministre, Manhoman Singh, la semaine dernière, affirmant que dans « un monde où les interdépendances augmentent, la crise des marchés internationaux peut avoir un impact sur la croissance des économies émergentes, dont celle de l’Inde ».

Pour Parthaprahum Pal, de l’Institut de management de Calcutta, « le système économique indien est assez atypique : le tertiaire représente près des 55 % du PNB, l’industrie 25 % et l’agriculture 20 %. On est donc dans une situation quasiment postindustrielle avant d’avoir connu l’âge industriel. Or nous avons besoin de créer cette industrialisation et des emplois pour tenter de résorber le secteur agricole où se concentrent 70 % des Indiens ». Or l’Inde fait preuve de suffisamment de dynamisme pour prendre le défi à bras-le-corps.

En misant sur les seules TIC, levier économique pour tout le pays, les dirigeants indiens ont aggravé les fractures. Géographiques d’abord, entre les régions du sud et celle de l’ouest - Karnataka, Tamil Nadu, Maharashtra, Andhra Pradesh -, concernées par la haute technologie, et les autres, celles du Nord, à part Delhi.

Des inégalités régionales qui se retrouvent en termes de pauvreté : quatre États du Nord (Bihar, Uttar Pradesh, Madhya Pradesh et Orissa) concentrent près de la moitié des pauvres, ont les plus faibles taux en matière d’alphabétisation, de consommation électrique et sont parmi les plus mal dotés en termes d’infrastructures. Inégalités sociales ensuite qui fragmentent profondément l’ensemble de la société indienne. « Ingénieurs, chercheurs et autres cadres de la high-tech, grâce à leurs revenus, vivent dans des quartiers résidentiels luxueux et surveillés qui possèdent tous les équipements inhérents à cette classe sociale, assure Vajay. On ne parle pas encore de "gated communities", mais l’idée y est. C’est une vie en vase clos, tournée plus facilement vers les derniers événements de New York ou de Londres que vers le bidonville, à cent mètres de là. » Un grand écart qui peut coûter cher à la coalition gouvernementale, l’Alliance unie pour le progrès (AUP), conduite par le Parti du Congrès. Pour avoir négligé le sort des campagnes, la droite du BJP a perdu le pouvoir en 2004. Or le gouvernement de Singh n’a guère changé d’orientation en dépit du programme - commun minimum signé avec le Front uni démocratique (FUD), fort d’une soixantaine de députés, en échange de quoi il soutient l’AUP au Parlement. Sous la pression du FUD, l’acte de travail en zone rurale garantissant au moins cent jours d’emploi aux paysans sans terre a été voté, ainsi que la loi sur les droits des communautés tribales ; la privatisation des retraites ou la remise en cause du Code du travail ont été bloquées au Parlement, où les députés de gauche ont freiné les privatisations dans le secteur public, mouvements sociaux à l’appui. Une confrontation constante, où l’accord indo-américain sur le nucléaire civil a ouvert une crise politique majeure à deux doigts de déboucher sur des élections législatives anticipées. La consultation devant normalement avoir lieu en mai 2009.

« Si la crise est telle, c’est que, derrière cet accord, c’est toute la politique étrangère de l’Inde qui sera ouvertement redessinée », explique Mitra Chenoy, professeur de relations internationales à l’université Nehru. À l’institut du même nom les banderoles dénonçant « la recolonisation de l’Asie », un portrait géant du Che, et le drapeau palestinien rappellent les grandes heures de l’Inde non alignée. On semble en être loin. « Depuis 1998, le BJP a pris le tournant du rapprochement avec les États-Unis et d’une façon indissociable avec Israël. Les manoeuvres militaires conjointes avec les Américains sont monnaie courante et Israël est devenu le second fournisseur d’armes de Delhi après la Russie, reprend Mitra Chenoy. La coalition de l’AUP n’a rien changé parce que, fondamentalement, le BJP et le Congrès n’ont guère de différence en matière de politique économique et internationale. » Pourquoi un tel rapprochement ? L’Inde ambitionne, comme la Chine, de reprendre une place dans l’échiquier mondial. Des revendications légitimes, comme un siège permanent au Conseil de sécurité ou la participation au G8, sont soumises à l’accord de la plus grande puissance mondiale. De son côté, Washington sent bien le parti à tirer de ce rapprochement avec Delhi tant dans sa stratégie régionale qu’à l’échelle de l’Asie, avec en ligne de mire la Chine. « Mais c’est un jeu diplomatique subtil que doit jouer l’Inde, résume Mitra Chenoy. Tout en développant son alliance avec les États-Unis, elle doit continuer d’affirmer son indépendance, car elle a aussi besoin de la Chine et de la Russie. »

Le FUD a menacé de retirer son soutien au gouvernement Singh si l’accord sur le nucléaire civil était signé. Le premier ministre, qui aurait voulu conclure durant le mandat de Bush, a dû reculer. Le Parti du Congrès a estimé qu’il valait mieux geler l’accord et aller au bout de son mandat en 2009 plutôt que de risquer des législatives anticipées. Lesquelles, dit-on en Inde, pourraient voir le retour du BJP.

Dominique Bari


Les « kiranas stores » face aux géants de la distribution

Envoyée spéciale.

On les trouve partout, dans la moindre parcelle de ruelles, les « kiranas stores » (les petites boutiques), ces échoppes familiales qui sentent bon les épices et la poussière et débordent de marchandises hétéroclites. On y trouve tout ou presque du riz au savon, des piles aux légumes. Elles sont douze millions en Inde, partie prenante du tissu social en ville ou à la campagne.

Avec les vendeurs ambulants, les colporteurs, ce sont des dizaines de millions de personnes qui dépendent de ce commerce informel et se sentent menacées par les ambitions des grandes chaînes. L’ensemble représente 96 % de la distribution en Inde mais les grands groupes locaux et multinationaux rêvent d’implanter des grandes surfaces et d’introduire des modes de consommation occidentalisés au prétexte que les 9 % de croissance ont garni le portefeuille de la fameuse « classe moyenne ».

Les grands industriels indiens ont été les premiers à s’intéresser au domaine. Les premiers supermarchés de quartier ont ouvert leurs portes à Bangalore, Hyderabad, Nodia là où se développent les villes nouvelles et leur technologie.

Des lois existent empêchant les distributeurs d’acquérir des terrains. Le gouvernement souhaiterait les abroger. Mais le petit commerce indien ne l’entend pas ainsi. Jusqu’ici, seules les entreprises étrangères monomarque ont été autorisées à implanter des magasins de détail.

Les acteurs multimarques peuvent implanter des magasins de gros. C’est ce que Métro fait depuis 2003 et le joint-venture Wal-Mart -Bharti va bientôt ouvrir des commerces semblables. Tesco et Carrefour ne sont pas parvenus à trouver des partenaires locaux et ont pour le moment remisé leurs projets d’implantation au placard. Il faut dire que la contestation a été à la hauteur. Ce qui avait débuté comme une protestation uniquement dirigée contre l’implantation des firmes internationales s’est transformé en une farouche opposition à l’ensemble de la grande distribution, entreprises indiennes comprises.

Au cours de ces deux derniers mois, des manifestations contre Reliance ont eu lieu dans les États indiens du Bengale, d’Orissa, de l’Uttar Pradesh et du Kerala. En septembre dernier, le gouvernement a fermé des magasins Reliance, et l’État du Bengale a pris des mesures similaires. La société compte quatre magasins dans la banlieue est de Mumbai, mais a décidé de mettre en stand-by son développement dans la ville afin d’éviter une plus grande agitation.

Tous ces géants de la distribution déferlent avec une puissance financière qui joue comme un rouleau compresseur. Ils sont capables de faire face à des pertes énormes et immédiates en attendant de rentabiliser. Arun, petit épicier de Delhi, se souvient ainsi de l’arrivée de Coca-Cola et Pepsi. « Au début, ils distribuaient gratuitement les sodas pour créer le marché. Ils ont perdu beaucoup d’argent. Mais par la suite ils ont vendu plus cher que les sodas locaux. »

« Non seulement des millions de gens vont perdre leur travail qui est leur seul moyen de survie, redoute Ardhendu Dakshi, de la centrale syndicale CITU, mais l’ouverture des grandes surfaces va intensifier la stratification de la société. » Les plus aisés iront dans ces grandes surfaces et les plus pauvres sur les marchés et les petites épiceries de qualité médiocre et dont les autorités ont négligé la modernisation. La perspective des élections l’an prochain a amené le gouvernement à la prudence face à l’ampleur de l’opposition et du problème et n’a pas donné son accord à l’introduction des multinationales.

D. B.


La mort comme échappatoire 150 000 fermiers endettés se sont suicidés entre 1993 et 2006

La capitale de l’Andra Pradesh, que les médias indiens ont renommée « Cyberabad », dispute à Bengalore sa place dans la compétition indienne et internationale de haute technologie. Mais, alors que 72 % du budget alloué par l’État à Hyderabad vont au parc technologique Hitech City et que 8 % du budget de l’Andhra Pradesh sont dédiés à l’entretien et la mise à jour des infrastructures, la baisse constante des investissements dans les campagnes et la déréglementation des marchés agricoles ont contribué à l’augmentation de la misère sociale de la population rurale.

Cet État de soixante-dix-sept millions d’habitants a enregistré un taux de suicide de paysans parmi les plus élevés du pays. Entre l’année 1997 et le mois de janvier 2006, plus de neuf mille paysans ont mis fin à leurs jours en raison des mauvaises récoltes cotonnières.

Avant 1991, 25 % des paysans indiens étaient endettés. Selon des chiffres avancés la semaine dernière par le quotidien Hindustan Times, 82 % des fermiers de l’Andhra Pradesh sont endettés. Pour Kodanda Ram, professeur en sciences politiques à l’université Osmania d’Hyderabad, les impératifs de la Banque mondiale ont eu pour conséquence une baisse constante des crédits ruraux accordés par les banques gouvernementales et les associations coopératives aux petits et moyens paysans.

Les crédits ont chuté de 15,9 % en juin 1990, à 9,8 % en mars 2003, forçant les petits et moyens paysans à recourir à des prêteurs individuels à des taux d’intérêt exorbitants, de 40 % ou plus par an. « Poussés depuis des années à investir pour s’équiper, ils se sont endettés pour passer des cultures vivrières à la monoculture du riz ou du coton, quitte à devenir totalement dépendants des firmes agroalimentaires qui leur vendent semences, engrais et produits de traitement. »

À l’échelle nationale, le ministre indien de l’Agriculture a reconnu les chiffres suivants : entre 1993 et 2003, cent mille suicides de paysans ont eu lieu. Et entre 2003 et octobre 2006, on en a compté seize mille chaque année. En tout, entre 1993 et 2006, environ cent cinquante mille suicides.

D. B.

mercredi 13 février 2008

De la Kalachnikov à l’écriture

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Enfants soldats . Enrôlé dès l’âge de douze ans dans le conflit de la Sierra Leone,

dans les années 1990, un ancien combattant en herbe raconte le quotidien des gosses de guerre.

Rencontre avec Ishmael Beah, un rescapé de l’enfer.

Pull bleu marine, jean et baskets, Ishmael Beah attend tranquillement dans un des salons d’un hôtel cossu de Saint-Germain-des-Prés. Difficile d’imaginer que ce jeune homme souriant de vingt-sept ans, volubile, était dans une autre vie une « machine à tuer »…

C’était il y a plus de dix ans, dans un petit pays d’Afrique de l’Ouest ravagé par l’une des guerres civiles les plus cruelles du XXe siècle. Né en 1980, en Sierra Leone, Ishmael Beah fut pris dans la tourmente d’un conflit (1991-2001) caractérisé par l’usage systématique

des amputations et le recours massif

aux enfants soldats.

Enrôlé dès l’âge de douze ans dans l’armée régulière, après avoir perdu sa famille,

il va perdre tous ses repères.

Équipé d’une Kalachnikov , gavé de films

de guerre et de brown brown, un mélange

de cocaïne et de poudre à canon, il va devenir pendant quelques années un redoutable guerrier. Il est surnommé « Serpent vert »

parce qu’il était capable de se « couler dans

une position décisive et de descendre tout un village sans se faire repérer ».

Aujourd’hui, il vit à New York, où il étudie. Son autobiographie, énorme succès

aux États-Unis, vient d’être publiée en France.

De passage à Paris pour défendre la cause

des enfants victimes des conflits armés et assurer la promotion de son livre, il a accepté de revenir sur son parcours.Qu’est-ce qui vous a poussé à raconter votre passé d’enfant soldat ?

Ishmael Beah. Plusieurs raisons.

J’en avais assez du sensationnalisme qui entoure le sujet des enfants soldats.

Je voulais montrer comment ces enfants vivent la guerre, mais, surtout, comment ils peuvent s’en sortir. Je voulais aussi remettre la guerre civile de Sierra Leone dans son contexte.

J’avais le sentiment que l’on présentait

la Sierra Leone comme un pays où il y avait toujours eu la guerre. Je voulais montrer comment la culture d’un peuple avait

pu être brisée par la guerre.

Vous avez réussi à vous en sortir.

Estimez-vous être une exception ?

Ishmael Beah. Mon cas n’est pas exceptionnel, même si, bien sûr, j’ai eu beaucoup

de chance. J’ai rencontré, aux États-Unis

et en Europe, beaucoup d’enfants

qui ont réussi eux aussi à reconstruire

leur vie. La seule différence entre eux

et moi, c’est que j’ai écrit un livre qui a eu

du succès.Avez-vous écrit ce livre vous-même ?

Ishmael Beah. Oui, c’est bien moi qui l’ai écrit. J’ai travaillé avec mon éditrice pendant que j’étais à l’université. J’ai suivi des ateliers d’écriture.

Vous racontez de façon très précise ce que vous avez enduré et fait endurer aux autres. Est-ce que cela a été facile de se remémorer tous ces instants particulièrement éprouvants ?

Ishmael Beah. Cela a effectivement été très douloureux. J’ai la chance d’avoir une mémoire photographique, ce qui est à la fois un atout et une malédiction. J’ai dû revivre ce qui m’est arrivé car je voulais raconter ce que j’avais ressenti pendant cette guerre.

Votre témoignage sur la situation des enfants soldats n’est pas le premier, mais c’est peut-être le seul qui raconte dans les détails les crimes commis par ces gamins de douze ans. Pourquoi avez-vous décidé de relater sans retenue tous ces meurtres auxquels vous avez participé ?

Ishmael Beah. Par un souci d’honnêteté absolue. J’avais le sentiment que je devais tout dire pour faire comprendre comment ces enfants sont pris et plongés dans la guerre. Je pensais que toute forme d’édulcoration n’aurait pas permis de bien comprendre cette réalité. Je n’aurais pas pu écrire un livre en disant simplement : « J’ai fait la guerre et puis j’ai arrêté. » Les scènes de violence devaient y être décrites.

Est-ce que, malgré tout, il y a des choses que vous n’avez pas voulu mentionner ?

Ishmael Beah. Bien sûr. Tout simplement parce que j’ai été un soldat pendant deux ans. Si j’avais dû décrire chaque scène de violence, le livre aurait été énorme. J’ai voulu donner un sens à cette violence. Je n’ai pas voulu écraser le lecteur. Je ne voulais pas que celui-ci sorte du livre complètement traumatisé.

Quel était votre état d’esprit lorsque vous attaquiez des villages ?

Ishmael Beah. J’étais drogué. C’était devenu une routine, quelque chose de normal. Je ne pensais pas en termes de bien ou de mal. Nous suivions les ordres du commandant. Notre groupe était devenu notre famille. Nous faisions absolument tout ce que l’on nous demandait. On ne se posait pas de question. Il n’y avait plus aucune pensée critique, morale. Il fallait tuer ou être tué. Et si on ne le faisait pas, on était tué par nos chefs ou nos camarades parce qu’on avait mis leurs vies en danger. On devient une machine à tuer parce que l’on n’a pas d’autre choix.

Saviez-vous pourquoi vous vous battiez ?

Ishmael Beah. Au départ, on se battait pour venger nos familles tuées et protéger nos villages. On était convaincus de représenter l’armée juste face aux rebelles. Puis, on a commencé à combattre pour récupérer des munitions, de la nourriture, un abri. Et pour avoir de la drogue.

Vous vous battiez avec l’armée régulière contre les rebelles. Est-ce que, si cela avait été l’inverse, cela aurait été pire ?

Ishmael Beah. Mon sort aurait été le même. La seule vraie différence, c’est que les rebelles amputaient les gens d’un bras, d’une main ou d’une jambe. Après ma réhabilitation et à la fin de la guerre, j’ai rencontré des rebelles qui ont vécu la même expérience que moi.

La Sierra Leone est surnommée « le pays des amputés ». Pourtant, vous ne parlez pas des amputations pratiquées pendant les années de guerre civile…

Ishmael Beah. C’est vrai, mais, dans ce livre, je parle de mon expérience personnelle. Je n’ai pas été amputé. Dans mon groupe, on n’amputait pas les adversaires. J’ai des amis qui ont été amputés mais je n’ai pas voulu en parler parce que je voulais me consacrer à mon parcours. De même, je ne parle pas des filles soldats. Il y en avait dans mon groupe. Je n’ai pas voulu me mettre à leur place. Elles combattaient, elles cuisinaient, elles passaient les nuits avec les chefs. Certaines ont eu des enfants.

Vous étiez sous les ordres du lieutenant Jabati, un soldat étonnant qui lit et récite du Shakespeare. À vous lire, on a l’impression qu’il vous traitait plutôt bien. Était-ce réellement le cas ?

Ishmael Beah. Comme je vous l’ai dit, je voulais que mon livre reflète mon état d’esprit pendant la guerre. Le lieutenant Jabati était devenu pour moi une figure paternelle. On l’adorait. On le suivait sans rechigner. Après la guerre, j’ai commencé à voir les choses différemment. Avec le recul, je pense que ce n’était pas quelqu’un qui tenait vraiment à nous, qui voulait protéger nos vies, comme j’ai pu le croire pendant le conflit.

Le conflit de Sierra Leone s’est caractérisé par une incroyable cruauté. Comment l’expliquez-vous ?

Ishmael Beah. Je n’ai pas d’explication. C’était une folie généralisée, peut-être due à la rapide absence de gouvernement central.

Tout était possible. L’armée se conduisait comme les rebelles, les rebelles comme l’armée. Il faut aussi dire que le trafic des diamants

de la Sierra Leone a permis aux belligérants d’acheter beaucoup d’armes. C’était plus facile de trouver des armes en Sierra Leone que de la nourriture. Les gens utilisaient ces armes pour terroriser ceux qui possédaient quelques ressources.

Lorsque des humanitaires vous récupèrent et vous placent dans un centre de réhabilitation, ils vous mettent en contact avec des enfants soldats qui combattaient avec les rebelles, vos ennemis. Cela se solde par six morts parmi les enfants. Cela semble hallucinant d’avoir fait cela…

Ishmael Beah. Je crois que les gens qui nous ont sortis des groupes de combattants pour nous mettre dans un centre de réhabilitation n’avaient pas d’expérience. Ils ont pensé que les enfants enrôlés par l’armée et les rebelles redeviendraient immédiatement des enfants, une fois sortis de la guerre. Ils n’avaient pas compris que le lavage de cerveau avait été tel, que nous avions été tellement conditionnés à haïr l’autre camp, qu’il était impossible de nous mettre ensemble.

Pensez-vous que vous auriez pu vous reconstruire sans votre passage dans ce centre de réhabilitation pour enfants soldats ?

Ishmael Beah. Sans ce centre de réhabilitation, je n’aurais jamais pu m’en sortir. Toute personne confrontée à la guerre doit réapprendre à fonctionner dans une vie normale.

Vous vivez depuis dix ans aux États-Unis. Vous êtes retourné une fois dans votre pays, en 2006. Comment avez-vous été perçu, comme une victime ou un coupable ?

Ishmael Beah. Je pense qu’aujourd’hui la perception des gens a changé. La majorité des habitants a accepté le fait que les enfants soldats étaient des victimes, même s’il y en a encore qui ne nous aiment pas. Moi, je me considère comme une victime. J’ai été forcé de participer à cette guerre. Je n’avais pas le choix. Il fallait tuer ou être tué.

Il y a an, vous avez participé à la Conférence de Paris, consacrée aux enfants soldats. Vous aviez dit que vous vouliez des améliorations concrètes, pas un énième colloque. Un an après, quel bilan tirez-vous de cette réunion internationale ?

Ishmael Beah. Beaucoup de bonnes choses ont été réalisées. Des États ont donné de l’argent pour financer des projets. C’est prometteur, mais il y a encore beaucoup à faire. Il faut maintenir la pression.

Entretien réalisé par Damien Roustel

lundi 11 février 2008

Le traité de Lisbonne ratifié en pleine nuit

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Europe . Le Sénat a clos la ratification par un vote à deux heures du matin. PCF et une partie du PS se sont opposés.

Les félicitations devraient affluer à l’Élysée ce week-end de la part des dirigeants européens, après la ratification du traité de Lisbonne achevée, dans la nuit de jeudi à vendredi, par le Parlement. Il entrera en vigueur au 1er janvier 2009. Certes, l’adoption n’est pas glorieuse, close par un vote du Sénat, à deux heures du matin, dans la nuit de jeudi à vendredi, après celui de l’Assemblée nationale, la veille. Mais, pour la droite, seul le résultat compte. 265 sénateurs ont voté pour (UMP, centristes, 66 PS), 42 contre (PCF, 13 PS) et 23 se sont abstenus ou n’ont pas voté (17 PS). « Quel déni inquiétant de démocratie ! » a dénoncé Robert Bret (PCF), parlant de « revanche contre le peuple ». Pour lui, « les salariés en subiront les conséquences. La concurrence libre et non faussée reste la référence de toutes les politiques et, si elle ne figure pas dans le traité, elle apparaît dans une annexe qui a la même valeur. De là découle la soumission des citoyens aux quatre volontés d’une Europe ultralibérale ».

Le rapporteur Jean François-Poncet (UMP) le nie en affirmant que « ce n’est pas le même traité » que celui rejeté en 2005 par 55 % des Français. Peu importe que son rapport dise le contraire. Ainsi de la « suppression » de la concurrence des objectifs de l’Union : « Cette précision, politiquement significative, ne modifie pas, il est vrai, les dispositions des traités en matière de concurrence… » Quant au droit de pétition donné à un million de citoyens, mis au compte « des avancées significatives qui justifient le vote positif » des sénateurs PS, selon Pierre Mauroy : « La Commission Européenne peut refuser de donner suite à une demande des citoyens », dit le rapport.

Le PS a, pour la forme, rappelé sa préférence pour le référendum, mais tous n’ont pas eu ces scrupules à gauche. Pour Nicolas Alfonsi (PRG), si « nous assistons en quelque sorte à une opération à la découpe » de l’ex-constitution européenne, « l’approbation du traité par le Parlement est une bonne chose ». Michel Mercier (UDF) a proposé, quant à lui, de consulter le peuple sur des questions comme « les symboles de l’Europe » mais pas sur les traités et leur contenu. Pourtant, leur impact national est évident : Josselin de Rohan (UMP) a évoqué la nécessité pour la France de « procéder rapidement à un redressement de ses finances publiques, à des réformes fondamentales pour s’adapter au monde moderne », en clair : appliquer à marche forcée le programme sarkozyste.

« Certes, le traité n’est plus dit constitutionnel et les symboles ont disparu, mais perdure ce que le peuple a foncièrement rejeté : l’ultralibéralisme, la toute-puissance de la Banque centrale européenne, l’absence d’harmonisation sociale, a dénoncé Nicole Borvo Cohen-Seat (PCF). Je regrette que la gauche ne se soit pas rassemblée pour faire obstacle à une manoeuvre dont le but exclusif est de perpétuer une Europe libérale de la finance, une Europe forteresse entourée de camps de rétention pour étrangers ». « Pour ceux qui, comme moi, ont voté le traité de Maastricht, tout est fini. Cet épisode est une rupture politique et affective. Je ne veux pas de cette Europe qui se construit contre les peuples », a déclaré de son côté Jean-Luc Mélenchon (PS), qui a voté contre.

Sébastien Crépel

jeudi 17 janvier 2008

La supercherie

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Jean-Paul LECOQ : Proposition de loi demandant un référendum sur l’adoption du « Traité de Lisbonne »

Monsieur le Président, Chers et chères collègues Nous sommes appelés de nouveau à prendre une décision importante, capitale même pour notre démocratie, pour les droits humains fondamentaux et pour la société européenne toute entière : nous sommes appelés à adopter un projet de loi demandant le référendum du nouveau traité dit « modificatif ».



Le gouvernement nous dit que le traité modificatif de Lisbonne n’a rien de semblable au traité sur la constitution européenne rejetée par les français en 2005. Le gouvernement affirme aussi qu’il s’agit d’un traité modificatif dont l’objectif ne sera outre que garantir un meilleur fonctionnement des institutions communautaires. Ces affirmations sont hélas, très loin du véritable enjeu pour la démocratie et pour le modèle de société que le gouvernement et les politiques néo libérales de l’Union européenne sont en train d’imposer aux peuples européens. En réalité, pour faire accepter le futur traité, les chefs de gouvernements n’ont rien fait d’autre que d’en modifier l’habillage. La substance reste la même : une Europe qui fonctionne sur les principes et les règles de la concurrence, qui oppose les peuples les uns contre les autres, avec une politique neo libérale dont l’objectif est la destruction systématique des droits et des acquis sociaux. C’est cette Europe là, si éloignée des citoyens et de leurs besoins qui veut être de nouveau imposée aux citoyens. C’est cette Europe là que les français ont rejeté majoritairement en 2005. C’est cette politique là qui brade depuis de longues années les biens et les services publics. C’est cette Europe là que les gouvernements veulent réintroduire par la fenêtre, bafouant ainsi l’expression populaire. Les références de la Charte des droits fondamentaux ou aux services publics ne modifient en rien les orientations et les objectifs affichés d’aller vers une libéralisation de plus en plus poussée des marchés financiers. De plus, la Charte des droits fondamentaux sort fort affaiblie puisqu’elle n’a pas de valeur juridique contraignante à l’égard des pays membres, mais uniquement vis-à-vis de ceux qui l’accepteraient. Je rappelle que le Conseil constitutionnel dans sa décision du 20 décembre passé avait dit que « ... hormis les changements de numérotation, les stipulations de la Charte, à laquelle est reconnue la même valeur juridique que celle des traités, sont identiques à celles qui ont été examinées par le conseil constitutionnel dans sa décision du 19 novembre 2004 » (n° 12 de la décision du 20 décembre 2007) Je le répète une fois de plus solennellement devant notre Assemblée : le gouvernement bafoue la voix du peuple français et celle des autres peuples européens. C’est la démocratie même qui est menacée. Ce nouveau traité, un copier/coller mal dissimulé du projet de constitution européenne, doit impérativement être soumis au référendum. Je lance un appel à tous les collègues, au-delà des différences, à voter en faveur de ce projet de loi. Notre démocratie et les droits du peuple français sont en jeu. A nous d’assumer nos responsabilités et de garantir une Europe sociale, citoyenne, démocratique et respectueuse du droit des peuples.

Jean-Paul LECOQ

- Député de Seine-Maritime - Maire de Gonfreville (76)

mardi 15 janvier 2008

Ratification du Traité de Lisbonne: l'Assemblée rejette la voie du référendum

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Ratification du Traité de Lisbonne: l'Assemblée rejette la voie du référendum Il y a 10 heures PARIS (AFP) — L'Assemblée nationale a rejeté mardi la voie du référendum pour la ratification du traité de Lisbonne, en repoussant une proposition de loi constitutionnelle PCF visant à consulter directement le peuple sur ce traité simplifié après le non français du 29 mai 2005. Le groupe socialiste à l'Assemblée nationale a décidé mardi d'aller au congrès du Parlement à Versailles le 4 février et de s'abstenir sur la réforme constitutionnelle, préalable nécessaire à la ratification du traité de Lisbonne, a annoncé son président Jean-Marc Ayrault. "Nous irons à Versailles et on s'abstiendra", a déclaré M. Ayrault à l'AFP à l'issue de la réunion hebdomadaire du groupe. Il a précisé que "68 députés socialistes se sont prononcés pour l'abstention, 30 pour le non et 8 se sont abstenus". M. Ayrault avait, le 8 janvier, annoncé le boycott du Congrès par les socialistes, provoquant de vives dissensions au sein du parti. Le député socialiste Henri Emmanuelli regrette le "spectacle affligeant" donné par le PS sur la ratification du traité européen, dénonçant le "manque de cohérence" du parti sur nombre de sujets, dans une interview au journal Libération mardi. Le texte, examiné mardi à l'Assemblée dans le cadre d'une séance réservée au groupe communiste, a été rejeté par 176 voix (UMP) contre 140 (PCF, 113 PS, Verts, PRG).Selon l'analyse du scrutin, trois députés PS (Tony Dreyfus, Alain Rodet et Manuel Valls) ont voté avec l'UMP, tandis que trois non-inscrits (Abdoulatifou Aly, Nicolas Dupont-Aignan et François-Xavier Villain) ont voté pour le texte. Le Nouveau Centre n'a pas pris part au vote. L'examen de la proposition PCF précède de quelques heures celui du projet de loi de modification de la Constitution, nécessaire à la ratification par le Parlement du traité. Il a servi de répétition générale au débat qui sera introduit dans l'après-midi par François Fillon. L'article unique du texte, qui n'a pas fait l'objet d'examen, stipulait que "lorsque le référendum a conclu au rejet d'un projet de loi, tout nouveau projet de loi contenant des dispositions analogues ou autorisant la ratification d'un traité contenant des dispositions similaires à celles du traité ayant fait l'objet de la consultation, doit être soumis au référendum". "C'est un véritable déni de démocratie. Le président de la République a annoncé qu'il ne soumettrait pas le nouveau traité au référendum, craignant sans doute une réponse similaire à celle donnée en mai 2005", a affirmé Patrick Braouezec (PCF). Pour le député de Seine-Saint-Denis, le Traité constitutionnel, rejeté par 54,67% des Français, et celui signé le 13 décembre à Lisbonne ont un contenu "pratiquement semblable". "Au total, la quasi-totalité des dispositions se retrouvent, dans un ordre différent", a-t-il fait valoir, citant notamment "une présidence stable et l'élargissement des pouvoirs de la Commission européenne". Alain Vidalies (PS) a vu aussi "un déni de démocratie" dans le refus de Nicolas Sarkozy de recourir au référendum. "Ce que le peuple a défait en 2005, seul le peuple le refait ou le défait à nouveau", a-t-il lancé. Le patron du groupe PS Jean-Marc Ayrault, tout comme la porte-parole du groupe Aurélie Filippetti, ont apporté un soutien clair au texte PCF. "L'adhésion directe des Français à ce traité est nécessaire. C'est elle qui marquerait la réconciliation solennelle de la France avec l'Europe", a plaidé Mme Filippetti. A droite, on a rappelé les résultats de la présidentielle, M. Sarkozy s'étant engagé pendant la campagne à faire ratifier un nouveau traité par voie parlementaire. "Refuser le choix du président de la République démocratiquement élu, c'est refuser le choix des Français. Ce traité est à la fois indispensable et urgent pour relancer l'Europe", a répliqué Pierre Lequiller (UMP). D'un ton solennel, l'ex-ministre Nicole Ameline (UMP) a regretté une "diversion politique". "Pensez-vous sérieusement servir l'image déjà bien floue de l'opposition par cette initiative à la fois infondée et inopportune ?", a-t-elle lancé. Sous les huées des bancs PCF, la garde des Sceaux Rachida Dati a dénoncé une proposition de loi "purement de circonstance". S'agissant du contenu, "ce n'est pas le même traité" que celui rejeté le 29 mai 2005. "Le traité de Lisbonne n'est pas une Constitution. C'est un traité comme les autres et sa ratification a vocation à être autorisée par le Parlement", a-t-elle assuré.

mardi 8 janvier 2008

Tous à Aubagne, le 3 février, pour exiger un référendum

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jeudi 20 décembre 2007

Ce que signifie, concrètement, "la BCE a injecté des liquidités"

La Banque centrale européenne (BCE) a annoncé lundi avoir injecté de nouveau 47,66 milliards d'euros, pour détendre un peu l'atmosphère sur les marchés financiers. La semaine dernière, elle avait déjà introduit dans les circuits bancaires 156 milliards d'euros... Les milliards volent, mais que représentent-ils? Que signifie, concrètement, "injecter des liquidités"?

Pour comprendre, il faut revenir aux principes de base de la politique monétaire. Ce qui suit se veut éclairant, mais je vous préviens, ce n'est pas toujours très sexy.

Pour commencer, contrairement à une idée reçue, ce ne sont pas les banques centrales qui créent de la monnaie. Ce sont principalement les banques commerciales. Lorsque ces dernières font un prêt, ce prêt atterrit sur un compte de dépôt: c'est de la monnaie.

Pour éviter que le crédit (et donc la création de monnaie) ne s'emballe, il faut que la Banque centrale puisse s'immiscer d'une façon ou d'une autre dans la relation entre les banques et les emprunteurs. Elle le fait à travers un instrument qu'on appelle les "réserves obligatoires".

Le rôle des réserves

Quand le Crédit Agricole accorde un crédit de 100000 euros à un client, le niveau des dépôts augmente de 100000 euros. Si le taux de réserves obligatoires est de 2%, la banque doit alors conserver, sur un compte BCE peu rémunéré, 2% de ces nouveaux dépôts, soit 2000 euros.

L'ensemble des "réserves" des banques, augmentées des pièces et des billets, est appelé la "base" monétaire. Ou encore, M0 (M zéro).

Si une banque n'a pas suffisamment de réserves pour exercer son activité de crédit comme elle le veut, que peut-elle faire? Elle va chercher une autre banque qui, elle, dispose de plus de réserves qu'elle n'en a besoin. Elle va emprunter à cette autre banque les réserves dont elle a besoin, en échange d'une rémunération. Chacun y gagne: la première pourra faire son prêt, la seconde est ravie de pouvoir prêter des réserves qui, sinon, ne lui rapporteraient rien.

Le marché interbancaire

Ces échanges sont organisés sur un marché, le marché monétaire "interbancaire". Sur ce marché s'échangent chaque jour de très grosses sommes, des prêts à court terme: un jour, une semaine, un mois.

Comme sur tout marché, l'offre et la demande se chargent de fixer le prix de la denrée qui y est échangée: si la demande d'argent à court terme (ou "liquidités") est forte, alors les taux d'intérêt grimpent.

Si les banques se mettent à accorder toutes des crédits, alors elles font face à une pénurie de "réserves". Conséquence: les taux d'intérêts menacent de s'envoler sur le marché interbancaire. Le risque, c'est qu'ensuite les banques répercutent cette hausse sur leurs clients, et que tout cela ne finisse par freiner la croissance.

La Banque centrale peut éviter ce scénario, car elle est dans une situation unique: elle a le monopole de la création de la denrée qui est échangée sur le marché interbancaire. Les banques peuvent en effet toujours se tourner vers elle pour emprunter les fameuses réserves.

Si la banque centrale veut faire baisser les taux d'intérêts et pousser les banques à accorder davantage de crédits à leurs clients, elle peut donc leur prêter plus de réserves. C'est ce qu'on appelle, dans la presse, "injecter des liquidités".

Les fameux "appels d'offre"

Comment l'opération a-t-elle lieu? La BCE procède à des "appels d'offre" sur le marché interbancaire. Elle a proposé ainsi lundi de l'argent, sur un jour, au taux minimum de 4% (le "taux de refinancement" , qui est son principal "taux directeur"). Les banques répondent à cette offre en proposant des taux supérieurs à 4%, afin d'être certaines d'obtenir les liquidités dont elles ont besoin. La BCE examine le niveau de la demande, les taux proposés par les banques, et elle fixe alors un taux au-delà duquel les les "offres" sont servies.

Les liquidités sont alors distribuées. Un peu comme au Mont-de piété, la Banque centrale prend en gage (on dit "en pension") des titres (bons du trésor, etc.).

Ces appels d'offre, en période normale, ont lieu toutes les semaines. Mais en cas de désordres financiers, la BCE procède à des "appels d'offre rapides" pour injecter ou retirer des liquidités. Dans ce cas, ce sont des opérations à très court terme: des prêts d'un jour.

Si la BCE intervient aujourd'hui massivement, c'est pour contrecarrer la méfiance qui s'est instaurée sur le marché interbancaire. Que se passe-t-il? Les banques hésitent à se prêter mutuellement leurs liquidités, car elles craignent que certaines d'entre elles aient massivement investi dans l'immobilier américain, et se retrouvent piégées par la crise actuelle des "subprimes".

Vous êtes toujours là? Bravo!

Numéro d'équilibriste

Alors vous me direz, quelles conséquences tout cela a-t-il avec la vie réelle?

Elles sont énormes. Si la Banque centrale surestime la crise et facilite une création monétaire trop importante, cela risque de déboucher sur l'inflation (je n'y crois pas du tout, mais bon). Si au contraire elle se montre trop timide dans son action, si elle ne parvient pas à dégripper le marché interbancaire, alors les taux d'intérêt se tendent, les crédits se tarissent, avec le risque de casser la croissance.

La Banque centrale tente de résoudre cette équation, ce qui se traduit par un numéro d'équilibriste: d'un côté elle inonde le marché interbancaire (et elle a raison de le faire), de l'autre elle annonce qu'elle augmentera son taux d'intérêt directeur en septembre, pour contrecarrer l'inflation... Ce grand écart commence à lui valoir des critiques. Ainsi, dans une interview au Monde , Thierry Breton, ancien ministre des Finances, aujourd'hui prof à Harvard, se demande si elle n'est pas en train de devenir "prisonnière de sa stratégie de hausse des taux, à contre courant d'un renversement de cycle économique qui pourrait bien intervenir plus tôt que prévu, en 2008"...

Les décisions des Banques centrales, dans ces périodes de crises financières, sont capitales. En 1929, la Réserve fédérale américaine avait très mal réagi, choisissant de restreindre le crédit: le krach s'était transformé en crise économique majeure. En 1987, face à un krach boursier plus vertigineux encore, la FED et les autres banques centrales avaient fait l'inverse, ouvrant hardiment les vannes du crédit: l'économie n'avait pas été affectée. Et qui se souvient aujourd'hui du krach de 1987, surnommé à l'époque avec angoisse "le jour le plus bas"?

jeudi 15 novembre 2007

Mandelson veut récompenser les entreprises qui délocalisent

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Union européenne . Francis Wurtz a interpellé le président de la Commission, hier, au Parlement de Strasbourg. Lequel n’a pu démentir le projet.

Le patronyme Mandelson va-t-il ravir la vedette à Bolkestein en matière de notoriété, sur les banderoles des manifestations notamment ? L’actuel commissaire européen au Commerce concocte, fort discrètement, un projet qui mérite la palme d’or de la destruction de l’emploi et de la démolition de l’industrie, au même titre que la directive services préparée par l’ancien commissaire était une véritable torpille contre le droit du travail. C’est l’eurodéputé français Francis Wurtz, président du groupe de la Gauche unitaire (GUE), qui a lancé un pavé dans la mare, hier à Strasbourg, dans l’hémicycle du Parlement européen. L’orateur a interrogé José Manuel Barroso sur une réunion, tenue le 23 octobre dernier, du collège des commissaires qui ont débattu d’une proposition extrêmement lourde de conséquences que leur a présentée Peter Mandelson.

Celle-ci consisterait à exempter les entreprises européennes qui ont délocalisé leur production dans des pays tiers à bas coût, des droits

antidumping applicables

aux produits exportés vers l’Union à des prix inférieurs à ceux normalement pratiqués en Europe. Jusqu’à hier, l’affaire n’avait été entourée d’aucune publicité tapageuse, pour le moins. C’est un journal inconnu du grand public, mais bien informé des conciliabules bruxellois, European Voice, qui s’en est fait l’écho dans son édition du 31 octobre au 7 novembre. Lorraine Malinder y rapporte que Mandelson a reçu le soutien de ses collègues de la Commission. Les conditions fixées par le commissaire aux sociétés

pour bénéficier des largesses promises sont extrêmement floues. Il leur serait simplement demandé de « démontrer qu’elles ont des liens forts avec l’Union européenne, à travers des ventes, des volumes de production et par d’autres critères ».

NOUVELLE RENCONTRE

LE 21 NOVEMBRE

Selon un document interne, mentionné par la journaliste, le changement de la règle est justifié par les besoins de la mondialisation. Le journal informe d’une première réaction de plusieurs États membres à bas salaires, qui redoutent la concurrence des pays à bas coûts hors UE. La Grèce, la Bulgarie, la Lituanie, la Pologne, le Portugal, la Roumanie, la Hongrie et la Slovaquie ont demandé une rencontre le 21 novembre. Comme quoi la mise en concurrence des salariés tire toujours vers le bas. D’autres pays - European Voice cite la France, l’Italie, l’Espagne et l’Allemagne - seraient également défavorables au projet Mandelson. Aussi, afin d’éviter d’avoir à affronter un vote à la majorité qualifiée, Peter Mandelson envisagerait de

recourir à une manoeuvre

de contournement en optant pour la forme de « lignes directrices », a indiqué Francis Wurtz, après que la Commission aura pris une décision formelle le 5 décembre. Le porte-parole de la Gauche unitaire a reproché vivement au président Barroso de n’avoir pas fait mention dans son discours de ce projet, absent de toute référence également dans la communication de la Commission sur son programme législatif pour 2008. Il s’agit pourtant, a fait observer Francis Wurtz, « d’un projet qui renvoie à des enjeux politiques majeurs, tels que la promotion de l’emploi dans l’Union, la politique industrielle, et plus généralement la conception de l’intérêt communautaire à l’heure de la mondialisation ».

José Manuel Barroso n’a pu que confirmer en termes vagues les révélations de l’eurodéputé communiste, se bornant à indiquer que des mesures seraient effectivement prises en décembre sur le chapitre de la protection commerciale, sans en préciser le contenu. Proche cependant de l’aveu, il s’est défendu de vouloir donner des primes aux entreprises qui délocalisent, mais a déclaré qu’il n’y aurait pas non plus de sanctions à l’encontre des sociétés « les plus globales et les plus compétitives ». La concurrence libre et non faussée reste bien la norme à la Commission européenne. Il faut cependant s’attendre à de fortes turbulences, a averti Francis Wurtz, ironisant pour l’occasion : « Si vous avez aimé la mobilisation contre la directive Bolkestein, vous pourriez adorer la levée de boucliers contre le règlement Mandelson ! »

Jean-Paul Piérot

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