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New Delhi . Dans l’orbite de la mondialisation, les disparités régionales et sociales se sont considérablement accentuées. La forte croissance profite surtout aux groupes les plus nantis.

New Delhi, envoyée spéciale.

Ajit Rakyan n’est certainement pas l’Indien le plus à plaindre. Il le reconnaît lui-même. Sa petite bijouterie familiale du centre de Delhi le fait intégrer la classe moyenne. Un concept qui le fait bondir : « On nous rebat les oreilles avec l’émergence de cette classe qui deviendrait prospère avec la croissance et l’arrivée des investisseurs étrangers, s’emporte-t-il, sans qu’on ne lui ait particulièrement demandé d’aborder le sujet. En fait, cette fameuse classe s’appauvrit, seulement une minuscule poignée profite avec les grosses fortunes qui existaient déjà et qui s’envolent. Pour ma part, j’ai plus de difficultés aujourd’hui, avec l’inflation (autour de 6 %) et la terrible concurrence qui s’est imposée à tous les niveaux dans le pays, qu’il y a vingt ans. Le pétrole, le riz, tout augmente. Et demain qu’en sera-t-il ? Si ça va mal, les investisseurs étrangers se retireront et iront voir ailleurs. »

L’inquiétude d’Ajit Rakyan n’est pas qu’une vue de l’esprit et elle est largement partagée dans l’Union indienne. Les structures économiques de l’ère Nehru ont volé en éclats. « Plus de 500 000 entreprises ont fermé durant ces vingt-cinq dernières années », regrette Pradeep, syndicaliste et l’un des organisateurs du Forum social asiatique de Hyderabad, en 2003.

Spécialiste du secteur privé, il pointe la disparition d’un travail permanent au profit d’une précarité dans la sous-traitance avec des salaires amputés. « Nos PME n’étaient absolument pas compétitives avec les firmes étrangères quand elles sont arrivées chez nous. Et ce qui reste du tissu industriel est souvent obsolète, il n’y a pas de recrutement suffisant. Tata frime en lançant la Nano, le gadget automobile à 1 700 euros, mais les paysans ont besoin de tracteurs, pas de Nano ! » Et les paysans indiens sont une force de quelque sept cents millions.

« La libéralisation économique de l’Inde et son implication dans un monde globalisé se sont faites dans un pays qui cumule, comme peut-être nulle part ailleurs, les contradictions, estime Vajay Burgula, consultant en informatique, qui a enseigné aux États-Unis pendant de longues années. Du féodalisme au système de castes, les inégalités creusaient déjà de profonds sillons avant la décennie de réformes. L’appétit des investisseurs et des multinationales a fait peser sur les plus démunis et les plus fragiles le poids d’une modernisation qui les excluait de fait. »

Quand seulement 65 % de la population est alphabétisée et la croissance tirée par le tertiaire, les services et les technologies d’information et de communication (TIC), « c’est justement la frange la plus éduquée de la société, donc les plus nantis, qui s’engouffre dans ce type de développement, poursuit-il, et le peu d’ascenseur social qui existait est bloqué ».

Or durant ces cinq ces dernières années les choses se sont accélérées et pas forcément dans le bon sens. En octobre 2003, une étude de la banque Morgan Stanley provoquait un électrochoc en propulsant l’Inde sur le podium des trois premières grandes économies mondiales, avec la Chine et les États-Unis, à partir de 2040.

Les entreprises étrangères sont arrivées les unes après les autres. Les investissements ont afflué, frôlant les 8 milliards d’euros en 2004, mais surtout, les fonds de pension anglo-saxons ont débarqué, raflant 25 % du capital des cent premières sociétés indiennes cotées. D’où l’inquiétude exprimée par le premier ministre, Manhoman Singh, la semaine dernière, affirmant que dans « un monde où les interdépendances augmentent, la crise des marchés internationaux peut avoir un impact sur la croissance des économies émergentes, dont celle de l’Inde ».

Pour Parthaprahum Pal, de l’Institut de management de Calcutta, « le système économique indien est assez atypique : le tertiaire représente près des 55 % du PNB, l’industrie 25 % et l’agriculture 20 %. On est donc dans une situation quasiment postindustrielle avant d’avoir connu l’âge industriel. Or nous avons besoin de créer cette industrialisation et des emplois pour tenter de résorber le secteur agricole où se concentrent 70 % des Indiens ». Or l’Inde fait preuve de suffisamment de dynamisme pour prendre le défi à bras-le-corps.

En misant sur les seules TIC, levier économique pour tout le pays, les dirigeants indiens ont aggravé les fractures. Géographiques d’abord, entre les régions du sud et celle de l’ouest - Karnataka, Tamil Nadu, Maharashtra, Andhra Pradesh -, concernées par la haute technologie, et les autres, celles du Nord, à part Delhi.

Des inégalités régionales qui se retrouvent en termes de pauvreté : quatre États du Nord (Bihar, Uttar Pradesh, Madhya Pradesh et Orissa) concentrent près de la moitié des pauvres, ont les plus faibles taux en matière d’alphabétisation, de consommation électrique et sont parmi les plus mal dotés en termes d’infrastructures. Inégalités sociales ensuite qui fragmentent profondément l’ensemble de la société indienne. « Ingénieurs, chercheurs et autres cadres de la high-tech, grâce à leurs revenus, vivent dans des quartiers résidentiels luxueux et surveillés qui possèdent tous les équipements inhérents à cette classe sociale, assure Vajay. On ne parle pas encore de "gated communities", mais l’idée y est. C’est une vie en vase clos, tournée plus facilement vers les derniers événements de New York ou de Londres que vers le bidonville, à cent mètres de là. » Un grand écart qui peut coûter cher à la coalition gouvernementale, l’Alliance unie pour le progrès (AUP), conduite par le Parti du Congrès. Pour avoir négligé le sort des campagnes, la droite du BJP a perdu le pouvoir en 2004. Or le gouvernement de Singh n’a guère changé d’orientation en dépit du programme - commun minimum signé avec le Front uni démocratique (FUD), fort d’une soixantaine de députés, en échange de quoi il soutient l’AUP au Parlement. Sous la pression du FUD, l’acte de travail en zone rurale garantissant au moins cent jours d’emploi aux paysans sans terre a été voté, ainsi que la loi sur les droits des communautés tribales ; la privatisation des retraites ou la remise en cause du Code du travail ont été bloquées au Parlement, où les députés de gauche ont freiné les privatisations dans le secteur public, mouvements sociaux à l’appui. Une confrontation constante, où l’accord indo-américain sur le nucléaire civil a ouvert une crise politique majeure à deux doigts de déboucher sur des élections législatives anticipées. La consultation devant normalement avoir lieu en mai 2009.

« Si la crise est telle, c’est que, derrière cet accord, c’est toute la politique étrangère de l’Inde qui sera ouvertement redessinée », explique Mitra Chenoy, professeur de relations internationales à l’université Nehru. À l’institut du même nom les banderoles dénonçant « la recolonisation de l’Asie », un portrait géant du Che, et le drapeau palestinien rappellent les grandes heures de l’Inde non alignée. On semble en être loin. « Depuis 1998, le BJP a pris le tournant du rapprochement avec les États-Unis et d’une façon indissociable avec Israël. Les manoeuvres militaires conjointes avec les Américains sont monnaie courante et Israël est devenu le second fournisseur d’armes de Delhi après la Russie, reprend Mitra Chenoy. La coalition de l’AUP n’a rien changé parce que, fondamentalement, le BJP et le Congrès n’ont guère de différence en matière de politique économique et internationale. » Pourquoi un tel rapprochement ? L’Inde ambitionne, comme la Chine, de reprendre une place dans l’échiquier mondial. Des revendications légitimes, comme un siège permanent au Conseil de sécurité ou la participation au G8, sont soumises à l’accord de la plus grande puissance mondiale. De son côté, Washington sent bien le parti à tirer de ce rapprochement avec Delhi tant dans sa stratégie régionale qu’à l’échelle de l’Asie, avec en ligne de mire la Chine. « Mais c’est un jeu diplomatique subtil que doit jouer l’Inde, résume Mitra Chenoy. Tout en développant son alliance avec les États-Unis, elle doit continuer d’affirmer son indépendance, car elle a aussi besoin de la Chine et de la Russie. »

Le FUD a menacé de retirer son soutien au gouvernement Singh si l’accord sur le nucléaire civil était signé. Le premier ministre, qui aurait voulu conclure durant le mandat de Bush, a dû reculer. Le Parti du Congrès a estimé qu’il valait mieux geler l’accord et aller au bout de son mandat en 2009 plutôt que de risquer des législatives anticipées. Lesquelles, dit-on en Inde, pourraient voir le retour du BJP.

Dominique Bari


Les « kiranas stores » face aux géants de la distribution

Envoyée spéciale.

On les trouve partout, dans la moindre parcelle de ruelles, les « kiranas stores » (les petites boutiques), ces échoppes familiales qui sentent bon les épices et la poussière et débordent de marchandises hétéroclites. On y trouve tout ou presque du riz au savon, des piles aux légumes. Elles sont douze millions en Inde, partie prenante du tissu social en ville ou à la campagne.

Avec les vendeurs ambulants, les colporteurs, ce sont des dizaines de millions de personnes qui dépendent de ce commerce informel et se sentent menacées par les ambitions des grandes chaînes. L’ensemble représente 96 % de la distribution en Inde mais les grands groupes locaux et multinationaux rêvent d’implanter des grandes surfaces et d’introduire des modes de consommation occidentalisés au prétexte que les 9 % de croissance ont garni le portefeuille de la fameuse « classe moyenne ».

Les grands industriels indiens ont été les premiers à s’intéresser au domaine. Les premiers supermarchés de quartier ont ouvert leurs portes à Bangalore, Hyderabad, Nodia là où se développent les villes nouvelles et leur technologie.

Des lois existent empêchant les distributeurs d’acquérir des terrains. Le gouvernement souhaiterait les abroger. Mais le petit commerce indien ne l’entend pas ainsi. Jusqu’ici, seules les entreprises étrangères monomarque ont été autorisées à implanter des magasins de détail.

Les acteurs multimarques peuvent implanter des magasins de gros. C’est ce que Métro fait depuis 2003 et le joint-venture Wal-Mart -Bharti va bientôt ouvrir des commerces semblables. Tesco et Carrefour ne sont pas parvenus à trouver des partenaires locaux et ont pour le moment remisé leurs projets d’implantation au placard. Il faut dire que la contestation a été à la hauteur. Ce qui avait débuté comme une protestation uniquement dirigée contre l’implantation des firmes internationales s’est transformé en une farouche opposition à l’ensemble de la grande distribution, entreprises indiennes comprises.

Au cours de ces deux derniers mois, des manifestations contre Reliance ont eu lieu dans les États indiens du Bengale, d’Orissa, de l’Uttar Pradesh et du Kerala. En septembre dernier, le gouvernement a fermé des magasins Reliance, et l’État du Bengale a pris des mesures similaires. La société compte quatre magasins dans la banlieue est de Mumbai, mais a décidé de mettre en stand-by son développement dans la ville afin d’éviter une plus grande agitation.

Tous ces géants de la distribution déferlent avec une puissance financière qui joue comme un rouleau compresseur. Ils sont capables de faire face à des pertes énormes et immédiates en attendant de rentabiliser. Arun, petit épicier de Delhi, se souvient ainsi de l’arrivée de Coca-Cola et Pepsi. « Au début, ils distribuaient gratuitement les sodas pour créer le marché. Ils ont perdu beaucoup d’argent. Mais par la suite ils ont vendu plus cher que les sodas locaux. »

« Non seulement des millions de gens vont perdre leur travail qui est leur seul moyen de survie, redoute Ardhendu Dakshi, de la centrale syndicale CITU, mais l’ouverture des grandes surfaces va intensifier la stratification de la société. » Les plus aisés iront dans ces grandes surfaces et les plus pauvres sur les marchés et les petites épiceries de qualité médiocre et dont les autorités ont négligé la modernisation. La perspective des élections l’an prochain a amené le gouvernement à la prudence face à l’ampleur de l’opposition et du problème et n’a pas donné son accord à l’introduction des multinationales.

D. B.


La mort comme échappatoire 150 000 fermiers endettés se sont suicidés entre 1993 et 2006

La capitale de l’Andra Pradesh, que les médias indiens ont renommée « Cyberabad », dispute à Bengalore sa place dans la compétition indienne et internationale de haute technologie. Mais, alors que 72 % du budget alloué par l’État à Hyderabad vont au parc technologique Hitech City et que 8 % du budget de l’Andhra Pradesh sont dédiés à l’entretien et la mise à jour des infrastructures, la baisse constante des investissements dans les campagnes et la déréglementation des marchés agricoles ont contribué à l’augmentation de la misère sociale de la population rurale.

Cet État de soixante-dix-sept millions d’habitants a enregistré un taux de suicide de paysans parmi les plus élevés du pays. Entre l’année 1997 et le mois de janvier 2006, plus de neuf mille paysans ont mis fin à leurs jours en raison des mauvaises récoltes cotonnières.

Avant 1991, 25 % des paysans indiens étaient endettés. Selon des chiffres avancés la semaine dernière par le quotidien Hindustan Times, 82 % des fermiers de l’Andhra Pradesh sont endettés. Pour Kodanda Ram, professeur en sciences politiques à l’université Osmania d’Hyderabad, les impératifs de la Banque mondiale ont eu pour conséquence une baisse constante des crédits ruraux accordés par les banques gouvernementales et les associations coopératives aux petits et moyens paysans.

Les crédits ont chuté de 15,9 % en juin 1990, à 9,8 % en mars 2003, forçant les petits et moyens paysans à recourir à des prêteurs individuels à des taux d’intérêt exorbitants, de 40 % ou plus par an. « Poussés depuis des années à investir pour s’équiper, ils se sont endettés pour passer des cultures vivrières à la monoculture du riz ou du coton, quitte à devenir totalement dépendants des firmes agroalimentaires qui leur vendent semences, engrais et produits de traitement. »

À l’échelle nationale, le ministre indien de l’Agriculture a reconnu les chiffres suivants : entre 1993 et 2003, cent mille suicides de paysans ont eu lieu. Et entre 2003 et octobre 2006, on en a compté seize mille chaque année. En tout, entre 1993 et 2006, environ cent cinquante mille suicides.

D. B.